Michaël Pouteyo

Maître de Conférences en Philosophie de l’éducation, Université de Montpellier, LIRDEF (Laboratoire Interdisciplinaire de Recherche en Didactique Éducation et Formation), Faculté d’éducation.
michael.pouteyo chez umontpellier.fr

Pourquoi et comment la philosophie en travail social ?

Résumé / Abstract

Absente des référentiels de formation et pourtant régulièrement convoquée dans les enseignements, la place de la philosophie dans la recherche en travail social ne manque pas de poser question. Alors qu’elle est le plus souvent cantonnée à la réflexion éthique et déontologique dans des métiers dits de la relation, rares sont les chercheurs en philosophie à prendre le travail social comme objet. En questionnant le rapport de cette discipline à la recherche en travail social, cet article entend montrer pourquoi elle peut y prendre place et comment, en retour, sa pratique scientifique peut s’en trouver modifiée et ouvrir sur de nouvelles tentatives philosophiques.

Mots clefs : philosophie, épistémologie, travail social, recherche, formation

Why and how philosophy in social work ?

Absent from training frameworks yet regularly invoked in teaching, the place of philosophy in social work research raises questions. While it is most often confined to ethical and deontological reflection in so-called relationship-based professions, few philosophy researchers take social work as their subject. By questioning the relationship between this discipline and social work research, this article aims to show why it can have a place in it and how, in return, its scientific practice can be modified and open up new philosophical endeavours.

Keywords : philosophy, epistemology, social work, research, training



Absente des référentiels de formation et pour autant régulièrement convoquée dans les enseignements, les comités d’éthique ou les publications scientifiques, quelle peut être la place de la philosophie dans le travail social ?

Discipline marginale dans un domaine qui repose avant tout sur l’articulation entre théorie et pratique, il est rare de découvrir des recherches en philosophie qui portent explicitement sur le travail social. La philosophie possède son propre corpus, porte sur le langage, s’appuie sur des textes et des méthodes, et bien qu’elle ne puisse pas être limitée par définition à tel ou tel type d’objets, ses chercheurs [1] hésitent le plus souvent avant de s’attaquer à la réalité, complexe et mouvante, telle qu’elle se présente dans le travail social.

De l’autre côté, au sein de la recherche en travail social, la philosophie peine à répondre aux appels d’offre ou aux besoins prospectifs généralement assignés à ce genre de travaux, dans un monde où la recherche se doit de plus en plus de trouver ses propres financements. Contrairement aux travaux de sociologues, de psychologues ou de chercheurs en sciences de l’éducation, plus fréquents et plus recherchés, elle pâtit au moins de son mode d’administration de la preuve, supposé moins efficient parce que moins empirique. De manière symétrique, lorsqu’il est fait mention de la philosophie çà et là dans le domaine, il est rare que cela soit le fait de chercheurs formés et reconnus dans la discipline, rompus à ses normes et à ses canons universitaires.

Exogène ou extérieure au domaine, la philosophie aiderait – au mieux – à penser, plus rarement à agir ; ses concepts peuvent parfois s’y importer pour apporter un éclairage, plus rarement s’y construire. Dès lors, poser la question de la philosophie en travail social conduit à se poser a minima deux questions auxquelles cet article entendra apporter quelques réponses.

D’une part, à quoi peut servir la philosophie dans le travail social, et plus spécifiquement dans la recherche en/dans/sur le travail social ? D’autre part, à quel type de pratique philosophique cela renvoie, quel genre de philosophie cela engage ?

Il s’agira de construire des réponses à ces deux questions en revenant dans un premier temps sur l’état des lieux des savoirs et de la recherche dans/en/sur le travail social. Au sein de ce mille-feuille disciplinaire, et à partir de l’exemple de la recherche philosophique, il s’agit de dégager rapidement les enjeux autour de la constitution du travail social comme discipline ou comme champ, au sens où l’entendait Bourdieu.

Dans un second temps, il s’agira de revenir sur la place que peut prendre la philosophie dans le travail social, c’est-à-dire aussi bien dans les enseignements, dans la recherche que dans l’espace public. Loin de n’être qu’un supplément d’âme ou une décoration littéraire introductive, la philosophie est avant toute chose un examen raisonné du langage et possède, de ce fait, dans le travail social, un matériau infini. Qu’il s’agisse des lois qui instaurent les cadres institutionnels, des règlements d’établissements, des guides de bonnes pratiques ou du langage courant de ses acteurs, le travail social est un édifice qui peut s’examiner à partir des stratégies discursives qui s’y développent. La recherche philosophique peut alors contribuer aussi bien à l’examen des idéologies qui sous-tendent l’action et le travail social – et donc à une véritable histoire des idées – qu’à un examen critique des conditions dans lesquelles ils se déploient et à une analyse de la manière dont se dit et se pense la pratique des acteurs. Linguistique, politique, clinique, ce sont les trois objets que la recherche philosophique peut contribuer à éclairer, à condition de préciser clairement sa place et son épistémologie.

De la place des disciplines dans le champ du travail social

Déjà posée bien des fois, essayons de voir comment contourner – pour tenter de la délimiter – cette question devenue presque marronnier dans le domaine [2] : le travail social est-il une discipline ?

Notons tout d’abord que dans son histoire, dès lors qu’il a été identifié en France comme un ensemble cohérent au cœur de la division capitaliste du travail, c’est tout d’abord la question du travail social en tant que travail qui a été posée par les chercheurs qui s’y sont intéressés. En cela, les contributions du numéro de la revue Esprit « Pourquoi le travail social [3] ? » questionnent tout autant la finalité sociale et politique de cet ensemble de métiers, que la possibilité de leur unité ou de leur unification sous le terme de travail social. Dans un contexte français marqué par l’identité forte des différents métiers qui le composent, l’expression même de travail social ne va pas de soi. C’est autour de ces années qu’elle se diffuse et s’inscrit dans le vocabulaire courant pour regrouper cet attelage de métiers aux histoires, pratiques, institutions de référence ou mandat d’origine pour le moins hétéroclites. Il a donc fallu du temps pour qu’émerge une forme de représentation du travail social passablement univoque, qui ne va d’ailleurs toujours pas de soi pour un grand nombre de ses acteurs qui, s’ils en connaissent sur le bout du doigt les interactions, ne manquent pas d’en dénoncer les tentatives d’uniformisation, à commencer par celles qui pèsent régulièrement sur la formation des travailleurs sociaux. Il semble même que ce processus d’uniformisation du travail social arrive aujourd’hui à un point d’achèvement avec la réforme en cours des diplômes « historiques » du travail social, dits de niveau 6 (ASS, ES, CESF, EJE, ETS), dont le contenu se devra d’être avant tout marqué par le commun plus que par le spécifique dès la rentrée prochaine.

Avec un intéressant décalage historique, voilà donc que les débats qui ont agité pendant longtemps les métiers du travail social, trouvent leur écho dans la recherche en/dans/sur le travail social. Si ceux-ci ont mis du temps avant de trouver une forme d’unité et de spécificité, celle-là semble aujourd’hui suivre la même évolution, en tout cas, chercher la même tendance unificatrice. Plus que la preuve de brouillages épistémologiques ou d’une évolution délétère, tout cela est plutôt à prendre comme la marque de l’effervescence du domaine, de l’intérêt dû à sa place dans l’espace public, et d’une reconnaissance dans le monde du savoir dont il y a tout lieu de se féliciter.

Mais encore faut-il essayer d’y voir plus clair pour savoir de quoi l’on parle. Que l’on prône l’hybridation des disciplines, la libération des savoirs, l’indiscipline du domaine ou la participation des personnes concernées, toute recherche possède des prérequis matériels sur lesquels il vaut la peine de revenir rapidement.

Notons tout d’abord que la pratique de la recherche nécessite des conditions concrètes, à commencer par un ancrage disciplinaire institutionnalisé. Autrement dit, cela nécessite d’adopter des méthodes, des corpus, des cadres théoriques, quitte à les infléchir ou les faire évoluer. Nulle connaissance n’est produite à partir de rien, et devenir chercheur prend du temps, au fil d’un parcours académique où les différentes étapes se présentent comme autant de points de passage que de reconnaissance. Des premières années de faculté aux premières publications, en passant par la thèse de doctorat ou la participation à des séminaires de recherche, il s’agit là tout autant d’un apprentissage que d’une acculturation. À l’inverse, tout travail intellectuel n’est pas une recherche scientifique, et quel que soit le talent des impétrants, il reste bien périlleux de se déclarer sociologue après l’obtention d’un master professionnel qui fait suite à un DEES ; ou chercheur en sciences de l’éducation sans rattachement effectif à un laboratoire de recherche.

Il n’est pas question ici de séparation entre noblesse et Tiers état, entre membres du sérail et parfaits néophytes, mais bien de conditions de production, ni plus ni moins. Quand bien même tout un chacun peut participer à la production de savoirs, et que ceux-ci peuvent avoir des sources aussi diverses que possible, il n’empêche qu’il y a bien une différence entre les chercheurs professionnels et les autres, à commencer par leur inscription institutionnelle. Chercher c’est aussi faire partie d’une communauté scientifique et d’une institutionnalisation de la recherche qui en permet, en soutient le développement, y compris financièrement. À ce titre, le cursus suivi, le travail de thèse, le soutien et la confrontation avec ses pairs, l’inscription et le soutien d’un laboratoire de recherche, la publication dans des revues de sa propre discipline, ne sont pas des fins en soi mais bien des prérequis pour pouvoir se dire à raison chercheur en sociologie, en sciences de l’éducation, en philosophie ou en droit.

Repeindre les murs de la chambre de son prochain enfant n’a fait d’aucun parent un plâtrier-peintre, aussi parfait que soit le résultat ; tout comme savoir jouer La lettre à Élise ne rend pas ipso facto musicien professionnel. Qu’on le veuille ou non, il y a donc une spécificité à cette production professionnelle de connaissances que l’on appelle la recherche scientifique, qui nécessite à la fois un processus d’apprentissage, d’acculturation, de confrontation, ainsi que des conditions matérielles et institutionnelles précises. Reste que si l’on peut déplorer l’entre-soi qui domine parfois les débats sur le sujet – dans le travail social comme ailleurs – peut-être faut-il davantage en chercher la faute dans le manque d’ouverture du monde académique à de futurs professionnels de la recherche qu’aux disciplines elles-mêmes.

Partant, le scientifique n’est pas expert, et la différence est d’importance pour ce qui nous concerne. C’est parce qu’il a une pratique et une connaissance directe de ce dont il parle que l’expert possède une forme de légitimité. Au sens propre il est celui qui a l’expérience de la chose dont il traite. Bien souvent convoqués pour éclairer des décisions dans des situations particulières – que l’on pense à une audience de tribunal ou à la réaction face à une pandémie – le champ dans lequel évoluent les experts vise tout d’abord à l’action et à la décision. Par ailleurs, celui-ci peut se révéler particulièrement vaste, ce qui contribue parfois au « brouillage » de ce genre de fonction [4] ; des experts autoproclamés qui défilent sur les plateaux des télévisions d’opinion, jusqu’aux patients et personnes concernées dans le travail social dont la connaissance des institutions, des établissements, des professionnels qu’ils fréquentent est indéniable et précieuse.

Loin d’avoir ce genre de connaissances de l’objet qu’il choisit d’examiner, éprouvées par l’expérience et la fréquentation qu’il pourrait en avoir, le chercheur se caractérise plutôt par sa capacité à appliquer des procédures et des méthodes propres à sa discipline à un objet déterminé, quitte à modifier en retour ses manières de faire et infléchir le domaine de réflexion de sa propre discipline. C’est dire que l’un et l’autre ne parlent pas de la même place, quand bien même fort heureusement leurs travaux peuvent se nourrir, voire se développer en commun, ou qu’un même individu puisse se trouver tour à tour en position de chercheur ou d’expert. Même si cela n’a rien d’étonnant en soi, dans le travail social ces positions sont parfois caricaturées comme si le fait que l’un parle des bancs de l’université et l’autre du cœur de l’institution ne pouvait s’allier, être utile et faire avancer les connaissances.

Une fois ces distinctions faites, le travail social apparaît comme un objet pour plusieurs disciplines, voire comme un champ d’étude ouvert à plusieurs disciplines ; de la même manière que l’art a donné lieu à des recherches à la fois différenciées et liées : que l’on parle d’esthétique en philosophie, de sociologie de l’art, d’histoire de l’art ou d’anthropologie de l’art. La question n’est donc pas tant celle de la discipline qui, seule, serait capable d’englober l’ensemble des recherches sur un objet déterminé de manière uniforme, mais de leurs interactions, de leurs croisements, de leurs jonctions et divergences. En cela le concept le plus opératoire concernant le travail social serait celui de champ, au sens où Pierre Bourdieu le définit [5], comme un domaine de la vie sociale au sein duquel se nouent des alliances, des croisements, mais aussi des oppositions, des rivalités ou des lignes de fracture.

Au sein de ce champ, les positions des différents acteurs peuvent, et doivent, être comprises en regard les unes des autres, là où se croisent relations de pouvoir, dynamiques d’appropriation, de visibilité et de reconnaissance. Là, les questions qui concernent la recherche en travail social font fond sur des jeux d’alliances et d’affrontements aussi théoriques que pratiques entre des disciplines, des méthodes, des corpus dont le choix n’a rien de neutre. Loin d’une image idéalisée de la recherche, le champ est un lieu de luttes pour la reconnaissance, aussi bien des disciplines en elles-mêmes, que de telle ou telle méthode, voire de telle ou telle personne. Il y est question de légitimation, aussi bien des productions que des individus, ce qui passe par la recherche très concrète de positions – institutionnelle, académiques, parfois médiatiques – dominantes. L’amour aveugle de la connaissance se double bien souvent d’une recherche fort concrète de publications, de postes, de missions, de responsabilités, voire de rétributions sonnantes et trébuchantes. À la question : le travail social peut-il être une discipline ? s’en substitue bien rapidement une autre en filigrane : quelle discipline peut être le travail social ? Et à voir la discipline d’origine de nombre des défenseurs de la première hypothèse, il serait bien difficile de l’envisager autrement que comme une fille de la sociologie [6].

C’est dans ce contexte non-irénique que chaque travail de recherche – l’objet produit par un chercheur – doit faire l’objet d’une double confrontation et d’une double recherche de légitimité : à la fois au sein de sa propre discipline, mais également dans la discussion avec les autres disciplines engagées. Prenons l’exemple des recherches sur l’histoire du travail social [7] ; les recherches actuelles se répartissent au moins entre historiens, chercheurs en sciences de l’éducation, sociologues et philosophes. Autant de disciplines comme autant de manières de saisir cet objet commun et, à l’intérieur de chaque discipline, autant de manières de déterminer un corpus, d’adapter des méthodes, d’utiliser des concepts. Entre la sociologie narrative de Jean-François Laé et la socio-histoire de Michel Chauvière, c’est une double discussion qui s’engage : à la fois au sein de la discipline sociologique afin de s’assurer du cadre scientifique dans lequel s’engagent leurs recherches – et en cela chacun ne manque pas de préciser et de défendre ses positions –, mais également avec des chercheurs d’autres disciplines dont les recherches viennent apporter un éclairage différent sur l’objet commun. Sans ces deux conditions, ou cette double confrontation, il serait vain de parler d’une part de travail scientifique et d’autre part d’interdisciplinarité.

Dans la pratique, ces deux aspects ne sont pas plus faciles l’un que l’autre, et le risque n’est pas tant celui de l’usurpation d’un savoir scientifique que de la fragmentation des résultats. Si le travail social s’est peu à peu développé comme objet d’étude au sein des laboratoires et des universités, les liens entre les différents chercheurs ne sont pas toujours faciles à tisser. Mais fort heureusement, malgré leurs différences de disciplines d’origines et de méthodes, il y a là un monde scientifique qui se connaît, se lit, se croise et apprend à construire ensemble une communauté de travail riche et féconde pour chacun, entretenue lors de journées de colloques, de séminaires et de publications communes.

De la philosophie en travail social

Pour quoi la philosophie ?

Armés de ces précisions, il est temps d’examiner maintenant de plus près de quelle manière la recherche en philosophie peut prendre place dans ce champ qu’est la recherche en/dans/sur le travail social. Disons-le tout de suite, dans des temps aussi positivistes que les nôtres, où le savoir pour être reconnu se doit de s’appuyer sur un ensemble de méthodes quantitatives rudement éprouvées, la philosophie peine à convaincre.

Qu’il nous soit donc permis ici de déroger à toute méthode authentiquement philosophique pour livrer une anecdote qui, toute personnelle soit-elle, ne lasse pas d’illustrer la place de la philosophie en travail social. Il y a quelques années, alors doctorant, nouvellement arrivé dans un IRTS comme formateur, il m’a fallu expliquer mon sujet de thèse de philosophie à une collègue qui, après quelques mots, m’a spontanément demandé quel était mon « terrain ». Peu rompu au langage et aux us des sociologues, comme des chercheurs en science de l’éducation, pour lesquels « faire un terrain » est une expression signifiante en elle-même, je n’avais su répondre autre chose que... « la bibliothèque ».

C’est dire que la recherche en philosophie est mal connue, tout comme la discipline et ses exigences, rapidement et uniquement abordée pour la plupart des élèves français en terminale. C’est dire aussi que « la philosophie est toujours une affaire de textes » comme le rappelait Sylvain Auroux [8]. Qu’elle se centre sur un corpus déterminé – celui des auteurs estampillés comme philosophes – ou qu’elle le déborde – par l’examen de textes littéraires, juridiques, médicaux ou historiques – la philosophie est l’application de la raison au logos, c’est-à-dire au langage raisonné. En cela, elle opère par raisonnements pour chercher non pas à exhumer un sens qui serait caché au profane et dont le philosophe serait le grand herméneute, mais elle vise à redessiner la chaîne argumentative qui a amené à le construire et questionner les implications qui en découlent. La philosophie s’adresse à des idées – aux idées qui prennent forme dans la réalité – dont elle cherche à rendre raison dans et par le langage. Autrement dit, elle est avant tout autant affaire de méthode, entendu au sens grec de metodos, de chemin à suivre.

Elle s’appuie alors, comme toute discipline, sur l’histoire de ses contributeurs, de ses méthodes, de ses controverses, de ses courants, de ses manières de faire et de penser. Pour le chercheur, c’est à partir de la connaissance et de la pratique de ceux-ci – qui peuvent aller pêle-mêle de l’idéalisme platonicien à la phénoménologie de Husserl en passant par le cartésianisme ou le structuralisme – qu’il peut s’engager dans ses propres recherches, essayer de tracer son propre sillon en s’attaquant à un pan de l’expérience humaine. Et s’il n’y a pas à proprement parler de philosophie du travail social, cela ne veut pas dire que le travail social n’est pas justiciable d’un examen philosophique, qui lui-même pourrait être repéré dans le champ de la recherche en philosophie.

On voit donc ici ce qu’il en est d’un fréquent usage de la philosophie dans le champ qui nous intéresse où celle-ci oscille entre référence décorative – dont le but dans le champ semble être de permettre une forme de légitimation de son utilisateur – et boîte à outils multifonctionnelle engoncée dans le domaine fourre-tout de tout ce qui concerne l’éthique, la morale, la déontologie. Travail de l’accompagnement et du lien, le travail social aurait intrinsèquement à voir avec la philosophie autour de thématiques – dont on peine à faire des concepts – comme l’altérité, la dignité, la bienveillance [9], la rencontre, la responsabilité, la parole [10], etc. Là, Levinas, Ricoeur ou Dewey font partie des auteurs les plus souvent convoqués, Platon et Descartes y sont le plus souvent tenus responsables d’une vision scientiste de la nature coupable d’avoir séparé le sujet pensant de l’objet à penser pour enfermer ensuite les relations entre individus dans le règne d’une distanciation mortifère, voire d’une objectivation coupable [11]. Pour user de distinctions propres à la discipline philosophique, il s’agit là presque essentiellement de philosophie morale, plus rarement d’épistémologie, ce qui est un prisme particulier – y compris au sein de la philosophie – pour comprendre cet aspect de la réalité qu’est le travail social.

Il ne s’agit pas ici d’associer des travaux dont les auteurs, les méthodes et les inscriptions académiques sont souvent très variés, ni de statuer de quelque manière que ce soit sur leur pertinence ou leur valeur, mais il faut noter ici que ce sont certaines thématiques, certains objets particuliers qui attirent l’attention et semblent justiciables d’un traitement philosophique. Parce qu’ils questionnent les liens entre individu et société, qu’ils remettent en cause les normes habituelles de perception ou de réflexion sur le monde, certains objets sembleraient plus philosophiques que d’autres, en quelque sorte de par leur nature propre ; et c’est d’ailleurs à ceux-ci que l’on cantonne le plus généralement l’usage de la philosophie dans les centres de formation en travail social.

C’est ce qui pose une question qui déborde le champ du travail social et qui mérite d’être posée en ces termes : pour la philosophie entendue comme discipline, peut-on identifier des objets qui soient plus philosophiques que d’autres ? Auquel cas, la philosophie serait-elle condamnée à n’examiner que certains aspects du travail social ? On le voit, dans cette intrication, c’est tout autant une définition du travail social que de la philosophie qui est en jeu, par la limitation réciproque de leurs objets et de leurs interférences réciproques.

Comment la philosophie ?

Toute discipline en jeu dans le champ du travail social rebat les cartes. Non seulement elle remet en jeu le partage des savoirs qui y a cours – tout comme celui des positions et des reconnaissances qui lui sont associées – mais elle remet également en jeu le partage, en son sein, entre les objets et les méthodes reconnus et légitimés. Autrement dit, faire de la philosophie en/dans/sur le travail social est une affaire qui concerne tout autant l’ensemble des chercheurs du champ que les chercheurs en philosophie et il importe maintenant d’examiner ce que le travail social fait à la philosophie dès lors qu’elle s’y intéresse.

Disons tout d’abord que si la philosophie s’intéresse au travail social, elle appréhende une réalité composite et relativement récente. D’aussi loin que l’on fasse remonter l’histoire du travail social, son institutionnalisation et les critiques que celle-ci va ensuite amener, remonte au début du XXe siècle. La manière dont la philosophie va pouvoir l’aborder peut donc être double.

Soit elle cherche dans ce pan de la réalité à répondre à des questions qui en transcendent les bornes historiques. On fait alors le pari qu’il existe des questions proprement philosophiques, que l’on peut poser à n’importe quelle réalité sociale et que la particularité des lieux et des temps permet d’actualiser d’une certaine manière. Il en serait ainsi des questionnements moraux précédemment cités comme la manière de considérer/respecter autrui et son altérité, ou encore la responsabilité que celle-ci engendre pour moi, etc.

Soit elle utilise ses méthodes et ses manières de faire, ses corpus et sa manière de produire des concepts pour examiner un champ précis de la réalité sociale. Elle quitte alors le domaine des problèmes « éternels » et utilise le legs de l’histoire de la discipline d’une autre manière, en explorant d’autres directions. Elle s’affranchit de l’explication des systèmes clos sur eux-mêmes pour voir de quelle manière ils peuvent se confronter au réel de nos conditions d’existence, et fournir des cadres d’analyse efficaces et des outils puissants pour la compréhension de notre réalité sociale.

C’est cette seconde voie que plusieurs chercheurs en philosophie empruntent actuellement, de plusieurs façons, dans leurs recherches en/dans/sur le travail social.

Pour plusieurs d’entre eux la philosophie est utilisée pour examiner tel ou tel aspect précis du travail avec tel ou tel type de public, et ce qu’il peut permettre de remettre en jeu concernant nos manières de percevoir et de construire un monde commun. Ainsi plusieurs travaux philosophiques multiplient aujourd’hui les réflexions autour du handicap, aussi bien pour en repenser les contours que les manières de vivre ensemble [12]. Dans ce cadre, l’introduction en France des disability studies [13] engage une autre manière de faire, qui vise à montrer la façon dont la diversité des modes de perception et des expériences sensorielles peut venir enrichir notre compréhension du monde qui est le nôtre. Là, l’objet influe directement sur la discipline qui l’étudie et remet en cause ses distinctions habituellement acceptées, ses manières de se représenter le monde, le partage des rôles sociaux ou les rapports entre les individus. Ses corpus, son histoire, ses méthodes, son matériau intellectuel est alors mobilisé à nouveaux frais pour produire une réponse philosophique à la hauteur des enjeux qui se dégagent.

Une autre des tentatives philosophiques actuelles, peut-être même la plus récente, est une manière de situer et de pratiquer la recherche en travail social qui, bien qu’elle accepte pleinement de justifier de ses méthodes, de ses approches et de ses raisonnements au sein de la discipline philosophique [14], tente de se situer au-delà de la seule perspective morale en entendant revenir au plus près de l’expérience réelle des personnes concernées [15]. Ainsi, ce qu’il est aujourd’hui courant d’appeler la philosophie de terrain se développe avec vigueur dans les domaines de la santé, de l’environnement mais aussi du travail social. Ses défenseures et défenseurs s’emploient à développer et assurer des fondements théoriques et épistémologiques solides, de multiples manières et à plusieurs voix, sans céder au relativisme méthodologique ni abandonner la réflexion conceptuelle qui fait le cœur de la philosophie [16].

Voulant définitivement battre en brèche la conception des problèmes éternels ou cette vision de la philosophie comme l’examen purement idéaliste d’un monde hypostasié, la philosophie de terrain fait le pari que c’est par l’inscription directe du chercheur en philosophie au sein de la réalité qu’il examine qu’il peut développer et approfondir ses recherches et ce, de manière spécifique. Pour le dire rapidement, plusieurs points permettent de la caractériser. Tout d’abord, il ne s’agit pas d’augmenter le nombre des connaissances empiriques sur le terrain considéré comme peuvent le faire les autres sciences humaines et sociales ; mais bien d’en déceler les potentialités transformatrices. Il ne s’agit pas non plus d’objectiver le plus possible ces connaissances, et donc de passer par les biais des méthodes quantitatives propres aux autres recherches ; mais plutôt de revendiquer un questionnement et une influence commune entre le chercheur et les personnes concernées avec lesquelles il est amené à enquêter. Enfin, il ne s’agit pas de revendiquer ou de rechercher une prétendue neutralité axiologique de la part du chercheur, mais bien plutôt d’examiner sa propre position afin d’éprouver et de réfléchir sur ce qu’il peut avoir en commun avec son ou ses interlocuteurs et interlocutrices [17].

Un autre type de recherche philosophique cherche à produire une réflexion qui entend s’inscrire dans les particularités du temps et qui tente de saisir à travers les structures discursives d’une époque le cadre idéologique dans lequel se déploient les pratiques, les métiers, les organisations sociales.

La philosophie y est alors une affaire d’examen des productions de langage d’un pan spécifique de la réalité, qui s’inscrit dans des temps et des lieux déterminés. Elle examine la manière dont se déploient dans et par le langage les idées du temps, dans des domaines spécifiques comme le monde carcéral post-révolutionnaire ou la médecine à l’articulation des XVIIIe et XIXe siècle comme l’a fait Michel Foucault dans Surveiller et punir ou La naissance de la clinique. S’il y a bien des manières, autres que foucaldiennes, de procéder, il s’agit là de considérer la philosophie comme une manière de déceler et d’examiner ce que l’auteur de L’archéologie du savoir appelait des stratégies discursives [18], autrement dit des constructions de langage capables de révéler les idées en jeu dans l’organisation de la pratique.

La philosophie s’ouvre alors à d’autres connaissances – historiques, sociologiques, philologiques, etc. – dont elle a besoin pour nourrir sa réflexion sur un objet ou un champ spécifique dans lequel elle entend s’inscrire. Les idées qui sont son objet de recherche ne sont pas considérées comme des idéalités abstraites flottant dans un arrière-monde éventuel, mais bien comme la manière dont les conceptions de la réalité des hommes en structurent l’expérience. Il s’agit là de partir de la réalité concrète d’un domaine particulier – le travail social en l’occurrence – pour en comprendre les idéologies sous-jacentes qui viennent en organiser et en orienter ensuite la pratique. Partir du monde pour comprendre les idées qui guident en retour l’action des hommes, voilà quelle serait l’ambition d’une telle philosophie capable dès lors d’emprunter notamment aux conceptions matérialistes d’Althusser [19]. Partant de là, aucun objet ne peut être réputé pour lui-même ni philosophique ni non-philosophique, puisque la philosophie se définit alors comme une manière d’appréhender les idées qui constituent notre manière de vivre le monde, comblant de fait le fossé entre théorie et pratique. Retenant la leçon d’Althusser qui refuse l’idée de problèmes philosophiques éternels, capables de transcender les conditions historiques et auxquels les différents systèmes philosophiques – cartésien, stoïcien, platonicien – auraient à se frotter, Pierre-François Moreau est sur ce plan-là parfaitement éclairant lorsqu’il écrit :

« Donc la philosophie n’a pas d’objet. C’est vrai. Mais il faut se hâter d’ajouter : elle passe son temps à s’en donner. Des objets qu’elle partage avec d’autres disciplines, qu’elle leur emprunte, qu’elle retravaille, qu’elle leur rend après transformation. Car elle ne constitue pas un champ isolé. Au contraire, elle se confronte régulièrement à d’autres discours, dans lesquels il se passe quelque chose : des crises, des conflits, des remises en question [20]. »

Comprise de la sorte, c’est une autre conception et une autre pratique de la recherche philosophique qui s’ouvre dans le travail social. Non plus une réflexion a priori sur le sens de la vie ou la part d’ineffable propre à l’existence humaine, mais bien une recherche située qui déploie des exigences méthodologiques et épistémologiques précises. En cela elle doit s’attacher à déterminer des corpus précis et des manières de les appréhender d’une part ; et d’autre part travailler dans un dialogue constant avec les résultats des historiens, socio-historiens ou philologues. Appliquée aux textes produits par une époque – dont la variété peut être extrême : du traité à l’archive, en passant par l’essai, l’autobiographie, le roman ou la brochure – elle se doit de tenter de restituer les stratégies discursives des différents acteurs du champ. Autrement dit, elle ne prend pas son matériau – le matériau textuel – comme un objet inerte déposé sur la grève de la connaissance par le flux et le reflux des temps ; mais bien comme une construction de sens, réalisée dans des conditions déterminées en vue de fins tout à fait réelles. Pour que le texte fasse sens, la recherche philosophique se doit de remettre à jour aussi bien ses conditions de production que ce que son ou ses auteurs entendait faire en le produisant. On est ici plus proche des conceptions développées par Wittgenstein dans la seconde partie de son travail [21], lorsqu’il travaille sur l’intentionnalité et la situation dans lesquelles un mot prend sens, que de la réflexion a priori.

Contre les idées reçues, y compris au cœur de la recherche philosophique, la philosophie a ainsi tout à gagner à se faire une authentique histoire des idées capable de situer le sens d’un énoncé au cœur des conditions linguistiques, politiques, culturelles et institutionnelles qui lui permettent de voir le jour. Ainsi on peut suivre sur ce point un auteur comme Quentin Skinner, qui affirme que c’est sur la « performativité des textes [22] » qu’il convient de se concentrer pour mettre à jour les conditions dans lesquelles leurs auteurs veulent prendre part à la culture qui est la leur. La question devient non seulement qu’est-ce que fait un auteur lorsqu’il produit tel ou tel texte ? mais, spécifiquement ici, qu’est-ce que produisent les discours à l’œuvre dans le travail social ? Le champ des matériaux utilisables par la recherche philosophique s’accroît dès lors autant que sa pertinence dans le champ et son articulation aux autres disciplines qui y ont cours.

En ce qu’elle s’attache sur les mots propres au travail social, la philosophie peut ainsi devenir un outil critique particulièrement efficace. En revenant sur les stratégies des différents acteurs, elle peut rendre plus manifeste les arrière-plans idéologiques dans lesquels ont cours les alliances ou les oppositions qui ont lieu dans le champ [23]. C’est que les mots ne sont pas neutres, mais chargés d’idées que les contextes linguistiques, historiques, politiques ou religieux leur adjoignent ; et les remettre en valeur peut s’avérer tout aussi important pour le chercheur que pour le praticien. Parce que les mots de projets, de contrat, de parcours ou d’individualisation qui ont cours aujourd’hui dans le travail social et qui se présentent comme autant d’outils, proviennent en réalité de champs et d’histoires différentes. Ils répondent à des conceptions déterminées de la société, des rapports entre les individus et de la nature même du social. Leur importation, souvent presque de force, dans la boîte à outils des travailleurs sociaux n’a rien de purement technique mais reflète des changements idéologiques qu’il importe de saisir. Cela, pour ne pas être la dupe d’un discours techniciste et managérial prétendument dépassionné qui, derrière l’efficience des procédures, la réorganisation des procès, le développement des référentiels et des compétences tous azimuts, n’en est pas moins très politiquement situé, aujourd’hui férocement libéral.

Conclusion : un triple enjeu pour la philosophie : critique, politique et clinique

On le voit, derrière l’examen philosophique des mots du métier, du texte dans lequel se disent l’histoire et le présent du travail social, le travail philosophique se fait critique en son sens premier de krinein. Il aide à identifier les différences, à distinguer, à séparer ce qui est en jeu et à choisir, parce que les mots d’un champ ne sont pas neutres et relèvent d’idées qui ne le sont pas davantage. Pour les professionnels – et notamment pour les professionnels en formation – l’enjeu est d’importance, pour ne pas céder aux mots d’ordre ou aux mots du temps, et ne pas devenir dupes de la place politique du travail social dans la société. Mais c’est également un pré-requis qui, en tentant d’éclairer le discours, peut leur permettre de retrouver la fonction clinique si nécessaire à leur travail, que les référentiels et guides de bonnes pratiques actuels ont tôt fait de faire disparaître derrière leur propre langue, étrangère au social.

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Notes

[1Dans l’ensemble de cet article le masculin est entendu au sens du neutre.

[2Dans le nombre d’ouvrages et d’articles qui traitent cette question depuis plus de vingt ans, retenons AFFUTS, Quels modèles de recherche scientifique en travail social (2013) ; J.-F Gaspar, J. Foucart, éd, « Recherche et travail social : critique des outils et critiques des fondements » (2012) ; E. Jovelin, « La discipline sciences humaines et sociales-travail social en France » (2024).

[3J.-M Domenach, P. Meyer, P. Thibaud, éd, « Pourquoi le travail social ? » (1972).

[4B. Andreotti, C. Noûs « Contre l’expertise. Retour sur un savoir inaudible » (2023).

[5Notamment dans P. Bourdieu « Champ intellectuel et projet créateur » (1966) ; repris dans le travail social par M. Chauvière L’intelligence sociale en danger (2011).

[6Voir la liste des signataires du « Manifeste pour une discipline Sciences Humaines et Sociales – Travail Social », 2021, en ligne : https://sites.google.com/view/manifeste-shs-ts/accueil Page consultée le 23 Septembre 2025.

[7M. Pouteyo, « Histoire et travail social : écriture, mythes et récits » (2023).

[8S. Auroux, « Introduction » (2002).

[9P. Merlier, Philosophie et éthique en travail social (2020).

[10C. Bosqué, A. Loiret Philosopher en travail social. Pourquoi et comment ? (2024).

[11J.-L. Laville, A. Salmon, Pour un travail social indiscipliné (2022).

[12P. Ancet, Handicap visible, handicap invisible (2023) ; B. Quentin, Les invalidés. Nouvelles réflexions philosophiques sur le handicap (2019).

[13M. Chottin, C. Doria, Handicap, déficience, différence. Une introduction aux disability studies (2025) ; M. Chottin, G. Brun, E. Bourges, Figures du handicap dans la philosophie occidentale. Une anthologie (2025).

[14M. Bedon, M. Benetreau, M. Bérard, M. Dubar, « Une philosophie de terrain ? Réflexion critique à partir de deux journées d’étude » (2021).

[15F. Toularastel, « Une expérience de philosophie sur le terrain du travail social : approche éthique et construction méthodologique » (2022).

[16C. Dekeuwer, « Le terrain en philosophie, quelles méthodes pour quelle éthique ? » (2020).

[17C. Vollaire, Pour une philosophie de terrain (2017).

[18M. Foucault, L’archéologie du savoir (1969).

[19L. Althusser, Initiation à la philosophie pour les non-philosophes (2014).

[20P.-F. Moreau, « Quels objets pour la philosophie » (2021).

[21L. Wittgenstein, Recherches philosophiques (2004).

[22Q. Skinner, La vérité et l’historien (2012).

[23M. Pouteyo, Fernand Deligny, enfant et institution. Pour une histoire de l’enfance en marge (2024).


Pour citer l'article

Michaël Pouteyo« Pourquoi et comment la philosophie en travail social ? », in Tétralogiques, N°31, Le travail social à l’épreuve de l’épistémologie des savoirs.

URL : https://www.tetralogiques.fr/spip.php?article330