Dominique Depenne
Docteur en sociologie politique. Formateur de travailleurs sociaux.
Philistinisme techniciste et décomposition du travail social
Résumé / Abstract
Quelle est l’étrange figure de ce qui, aujourd’hui, s’accapare le travail social en le détournant de ses fondements éthiques afin de le rendre serviable et docile aux idéologies technicistes néo-libérales dominantes actuellement ? N’est-elle pas la figure, remise au goût du jour, de ce que l’on nommait, au XIXe siècle, le philistinisme ? Et si tel est le cas, quelles sont les conséquences sur le travail social de ce techniciste philistin ? Telle est la réflexion que nous souhaitons proposer au lecteur dans cet article, afin de démasquer ce phénomène destructeur du travail social et remettre en lumière les exigences d’un travail social éthique.
Mots-clés : Travail social ; technicisme ; philistinisme ; éthique ; émancipation ; égalité
Technicist philistinism and the decomposition of social labor
What is the strange figure that, today, seizes social work and diverts it from its ethical foundations in order to make it compliant and docile to the dominant neo-liberal technicist ideologies ? Is it not the very figure revived for our times of what, in the nineteenth century, was called philistinism ? And if this is the case, what are the consequences for social work of this technicist philistine ? This is the line of reflection we wish to offer the reader in this article, in order to unmask this destructive phenomenon within social work and to bring back into focus the demands of an ethical social practice.
Keywords : Social work ; technicism ; philistinism ; ethics ; emancipation ; equality
Mots-clés
État | éthique | néolibéralisme | philistinisme | sociologie | travail social |
Le travail social n’échappe pas à la mentalité qui préside au système sociétal qui le crée. Il n’est pas un îlot protégé de ce système qui l’engendre et de l’état d’esprit qui le caractérise. Jadis, cet état d’esprit portait un nom spécifique, plus connu et utilisé au XIXe siècle mais que certains penseurs ont su reprendre au XXe siècle : on le nommait philistinisme, soit, la mentalité vulgaire, utilitariste et opportuniste de celles et ceux qui vivent et comprennent les choses uniquement sous le signe de l’utilitaire, de l’échange, du quantifiable marchand et rentable. Si l’on veut mieux comprendre les raisons pour lesquelles des valeurs contre-nature à tout travail social éthique se sont imposées, il n’est peut-être pas inopportun de revenir à cet état d’esprit.
Interrogé pour son Abécédaire sur l’esprit de son époque, G. Deleuze affirmait dans les années 80, sans concession : « Nous entrons dans une période pauvre. » Depuis, plus de quatre décennies ont passé. Nous n’en sommes pas sortis. Pire : il semble que nous nous y enfonçons davantage. Pour premier exemple, concernant le travail social, l’espoir qu’avait pu susciter l’idée de décentralisation s’est vite transformé en méprise. Ce champ professionnel, méconnu de ses nouveaux responsables, devint une sorte de « guignol de coquins ou d’imbéciles », pour reprendre une formulation utilisée par H. Arendt, en d’autres temps. Ces nouveaux (ir)responsables n’ont su comprendre le travail social qu’en le pliant à des logiques politiciennes, commerciales, gestionnaires, managériales, bureaucratiques, autrement dit fonctionnelles et utilitaires, afin de rendre le travail social rentable et finalement vulgaire. Là a débuté sa décomposition. Est-il besoin de rappeler que le social et l’humain ne s’achètent pas. Ils se construisent, patiemment, avec engagement et responsabilité. De fait, si une tout autre direction fut donnée au travail social, c’est d’abord contre l’esprit d’engagement (et de pensée critique) et de responsabilité contenu dans l’idée originaire d’un travail social éthique. Or on n’achète pas la dignité humaine, ni l’égalité, ni l’émancipation, ni la fraternité, ni la solidarité. Le monde humain n’est pas une marchandise, à moins de perdre définitivement son qualificatif. Dès lors, comment fut possible, concevable, admis car rendu admissible, que de telles logiques contre-nature à tout travail social éthique aient pu s’introduire, puis s’introniser dans le mode de pensée (et de pratique) des travailleurs sociaux ? Comment ces derniers en sont-ils arrivés à convenir de l’inconvenable ? À ce premier moment de notre questionnement, devraient nous revenir en tête les mots d’un jeune homme, à peine âgé de dix-huit ans et vivant sous le régime fermé d’une monarchie absolue, mots assemblés en une question faussement banale : Pourquoi obéit-on ? L’actualité de cette question boétienne place les travailleurs sociaux devant une responsabilité indépassable. En effet, comment peut-on choisir un métier de l’humain et appliquer des logiques qui le déshumanisent ? Il a fallu – pour obtenir une telle conversion des esprits – les « chalandiser » selon l’expression empruntée à M. Chauvière [1]. Toutefois cette chalandisation devait avoir, au préalable, des esprits convaincus de sa nécessité. Que les travailleurs sociaux aient à se questionner sur leur acceptation d’une telle dérive ne fait aucun doute. Mais nous devons nous demander, dans le même mouvement : qui sont ces philistins d’aujourd’hui ? On en retrouve une trace sous la plume de G. Palante, et, plus proche de nous, sous celles de H. Arendt et W. Benjamin. Nous souhaitons donc montrer dans cet article que les technicistes – qui font primer la « technique » sur l’humain, qui de fait dé-prime, n’est plus premier – sont devenus les philistins du travail social d’aujourd’hui et que leur « entreprise » mène ce dernier à une véritable décomposition en le pourrissant de l’intérieur.
Le poison du philistinisme
C’est en septembre 1923 que parut dans Le Monde Nouveau, un article du philosophe G. Palante intitulé Le Philistinisme. Il en rappelle les divers sens, au cours de différentes époques, soulignant d’emblée de façon ironique : « La vérité est que le philistin coiffe tous les bonnets et ce sont toujours des bonnets d’âne » [2]. Cousin du snob et de l’opportuniste, il adopte une attitude qui convient bien à son esprit anesthésiant, adorant « ce qui est plat, nul et bête, tout ce qui est inintellectuel et inesthétique ; bassesse de pensée, utilitarisme borné, prétention imbécile, bêtise pontifiante, dogmatisme ignare » [3]. Son credo est de recouvrir le réel de « vérités tutélaires » et « confortables » en écartant toute pensée qu’il juge inconvenante, désobligeante, spécifiquement toute pensée critique. En ce sens, le philistin se fait dogmatique. Il adopte un véritable culte pour les choses convenues et convenables à l’ordre établi, à l’ordre des protocoles et procédures, aux clichés, tout ce qui fabrique avec fadeur une existence « moyenne », artificielle et vulgaire afin de construire une « société débarrassée de ses parties déplaisantes, d’une humanité » [4] n’ayant que sa situation personnelle en ligne de mire. En un mot : il se fait une vision quantitative, utilitaire et fonctionnelle de la vie qui n’est plus, dès lors, comprise que sous le signe du mesurable, des chiffres, du rentable. Mais on se tromperait si l’on faisait du philistinisme un trait de psychologie. C’est avant tout une catégorie sociologique qui « échappe au psychologue, en raison de son inconsistance et de sa nullité... En lui, nulle capacité définie, nulle énergie propre... C’est le vide intellectuel. Sur ce néant plane le seul, éternel sentiment dans lequel communient les imbéciles : cette intense satisfaction de soi dont Flaubert a nimbé la figure à claques de M. Homais » [5]. Le philistin manque d’imagination, de finesse, de sincérité, d’élan et de vie intérieure, moulé dans un formalisme et un pédantisme à toute épreuve. « En somme, conclut G. Palante, le philistin est une expression collective servant à désigner la Bêtise, la majorité des imbéciles, la barbarie moderne (...) qui tuera tout et ne créera rien. » N’est-ce pas de même que l’on peut reconnaître aujourd’hui dans la figure du « techniciste » celle du philistin qui s’est emparé du travail social, celui qui, adoptant sans esprit critique n’importe quel protocole édicté par des référentiels, s’octroie une position de légitimité pour infléchir le travail social dans des directions qui lui seront toujours antithétiques ? Ecoutons encore H. Arendt critiquant « le philistinisme barbare des nouveaux riches » pour qui « la culture a acquis une valeur de snobisme et où c’est devenu une affaire de position sociale que d’être assez cultivé pour apprécier la culture » [6]. H. Arendt souligne, elle aussi, combien le philistin méprise la finesse, la sensibilité, la culture, considérant « les objets culturels comme inutiles... Dans ce procès, les valeurs culturelles subirent le traitement de toutes les autres valeurs, furent ce que valeurs ont toujours été : valeurs d’échange. Et en passant de main en main, elles s’usèrent comme de veilles pièces » [7]. Que préconise l’auteure de La crise de la culture ? De « s’élever au-dessus de la spécialisation et du philistinisme » et pour cela garder nos facultés de jugement personnel, notre sens critique, nos capacités d’étonnement et de commencement, notre désir et notre volonté « d’exercer notre goût librement. » N’est-ce pas de même qu’un W. Benjamin nous prévenait contre ce fléau sociétal lorsqu’il énonçait : « Le philistinisme nous paralyse pour rester l’unique maître de l’époque, mais, si nous acceptons son anesthésie idéaliste, nous lui emboîtons le pas et notre jeunesse deviendra la prochaine génération de philistins » [8]. À cet esprit philistin, W. Benjamin a magistralement opposé l’esprit romantique, une fois dit que ce dernier n’a rien à voir avec ce que le sens commun en a fait aujourd’hui. Il rappelle que « le romantisme n’est pas seulement une école littéraire... Il est plutôt une forme de sensibilité irriguant tous les champs de la culture, une vision du monde qui s’étend de la seconde moitié du XVIIIe siècle (de Rousseau) jusqu’à nos jours, une comète dont le « noyau » incandescent est la révolte contre la civilisation industrielle-capitaliste moderne, au nom de certaines valeurs sociales ou culturelles du passé. » Il s’oppose aux logiques de quantification, à la chosification marchande, à l’idéologie utilitariste, à tout ce qui participe à un véritable « désenchantement du monde ». C’est en ce sens que l’on peut dire du travail social qu’il est romantique, qualificatif qui chez les convertis au technicisme a valeur d’injure ou de disqualification. Il n’est, pour s’en rendre compte, que d’observer combien certains termes ont disparu du « discours » du travail social contemporain car ils semblent (encore) trop faire référence à ce qui déplaît fortement à l’esprit techniciste et philistin actuel : proximité [9] (confondue avec fusion), désir (associé à l’idée d’un « sans-limite »), humain (remplacé par la notion d’usager), accompagnement (délaissé au profit de la prise en charge), etc.
Ces changements lexicaux emportent avec eux toute une réorientation des pratiques et des pensées des professionnels à qui l’on « sert » des référentiels (de bonnes pratiques), des projets par objectifs, des recommandations, des évaluations permanentes, des certifications, des appels d’offre, des process... que sais-je encore ? Novlangue dont parlait déjà G. Orwell dans son fameux 1984, qui fonctionne sur une double logique : l’inversion du sens des mots, l’oblitération des termes [10]. Voilà la pensée interdite, mais aussi « la » relation humaine, qui ne doit plus se vivre dans la spontanéité de l’humain mais sous les fourches caudines d’indicateurs préalablement établis et faisant force de normes de professionnalité. Exit un F. Deligny signifiant qu’il n’avait jamais écrit aucun projet mais fait des tentatives ! Exit un C. Freinet prônant le « tâtonnement expérimental » ! Exit une M. Mannoni et son « institution éclatée » ! Exit un A.S. Neill et son idée fondatrice de l’école de Summerhill : l’épuisement du désir et de l’intérêt ! Le philistinisme qui a envahi le champ des métiers du social (mais aussi du soin et de l’enseignement) n’a que faire du passé ni de la sensibilité humaine. L’idée de qualité ne vaut pour lui qu’en tant qu’elle donne lieu à l’obtention d’un label, peu importe le contenu de ce qui est vécu et réalisé. Seul compte le fait d’avoir correctement, c’est-à-dire docilement, obéi et suivi les procédures et protocoles préalablement édictés. Si, comme l’énonçait A. Camus, l’homme n’est pas responsable de l’Histoire, il garde toutefois une pleine responsabilité du fait qu’il la continue. Le travail social est envahi, aujourd’hui, de pseudo-experts qui ont bien compris sa « fragilité » ou plutôt ce qu’ils veulent identifier ainsi afin que fructifie leur entreprise experte et lucrative. Il suffirait, par exemple, de questionner sérieusement l’idée d’I.A. pour comprendre qu’une intelligence ne peut pas être artificielle, pas plus qu’une eau ne sera jamais sèche ! Il suffirait de mieux repérer (et dénoncer) ce qu’il se fait sous le sigle de la « démarche qualité » pour s’apercevoir des inepties qu’elle recouvre. Mais le philistinisme sait se faire orthodoxe, et par là, susciter une adhésion, à marche forcée si besoin. Ne pas adhérer à l’esprit du temps présent, devient coupable. Aussitôt l’automatique sanction tombe : « résistance au changement. » Il suffirait de s’interroger sur « ce » soi-disant changement pour s’apercevoir que cette résistance est plutôt dirigée contre une régression catastrophique du travail social qui conduit à son désenchantement (d’où la désertion actuelle des candidats dans les centres de formation, mais aussi des professionnels de terrain) et sa déshumanisation, au nom de seules fins fonctionnelles et utilitaristes de l’esprit philistin qui s’en est emparé.
La perversion du philistinisme techniciste
Mais le philistin s’est « modernisé. » Être inculte et ordinaire, qui jadis pouvait combattre le travail social, il s’y intéresse aujourd’hui pour se l’accaparer et en tirer profit. Il fallait d’abord le séquestrer et cette séquestration devait commencer par son vocabulaire. C’est ainsi qu’a commencé à émerger dans le discours des travailleurs sociaux, tout un langage emprunté à des champs professionnels voués à la rentabilité. Des experts sont apparus : du projet, de l’évaluation, du management, de la « com » (dont chacun sait, comme l’a si bien signifié G. Deleuze, qu’elle n’a jamais rien été d’autre qu’une profusion de mots d’ordre), du marketing, de la finance, de la gestion... Le philistinisme permet ainsi de monopoliser le travail social pour ses propres fins, et pour ces (pseudo-)experts, servir leurs propres fins personnelles, pécuniaires, symboliques, leur label ès qualité qui les fait obtenir des contrats et s’élever dans la hiérarchie sociale. Pour beaucoup de déclassés des secteurs où ils n’ont pas su ou pu se faire un nom, le travail social est devenu un excellent support pour se faire une position sociale en prétendant élever le travail social et le sortir de ses « bas-fonds » romantiques, passéistes, pédagogiques. Entendons : le philistin veut éduquer le travail social afin de le faire sortir de la considération des contingences sociales et individuelles. Cette fuite du réel est encouragée par l’idéologie techniciste et sa novlangue, ce qui conduit à une perte de sens pour le travail social. L’esprit philistiniste ne « s’abaisse » pas à de telles considérations ! Il ne se « réduit » pas à considérer le passé (qu’il condamne tout bonnement, comme si aucune « institution » n’avait donné de légitimité au travail social... d’où l’ignoble condamnation traduite par l’idée de désinstitutionnalisation [11]). Le vocabulaire « traditionnel » du travail social est balayé d’un revers de main et remplacé par des mots valises, comme si l’on se trouvait devant un distributeur automatique de mots gadgets [12]. La dimension psychologique des personnes accompagnées et celle des travailleurs sociaux ne comptent plus. Seule est considérée « l’objectivité » d’un travail social techniciste, bâti sur les ruines encore fumantes d’un travail social humaniste et éthique. À tel point que l’idée même de travail social devient elle-même suspecte et devient monopolisable pour n’importe quelles fins, tel un tableau de Van Gogh dont le philistin ne saurait se servir autrement que pour obturer le trou d’un mur ! C’est en le plaçant en dehors de toute contingence que le philistinisme finit par pouvoir utiliser le travail social à d’autres fins que celles fondatrices qui le désignent comme un champ professionnel rivé à l’exigence éthique, à celles de l’émancipation, de la solidarité et de l’égalité. L’esprit philistin produit un travail social kitsch et mutilé. Il est devenu, sous la férule de ce technicisme philistin, une marchandise sociale que l’on peut faire circuler comme n’importe quelle autre marchandise.
Ce serait donc une erreur de penser que le philistin ne méprise pas le travail social. Mais sa morgue est devenue utilitariste : ce qu’il dédaigne, c’est un travail social éthique, humain qu’il estime inutile et contre-productif. Ce qu’il aime et célèbre, c’est un travail social vulgarisé et technicisé, utile pour ses propres fins marchandes, sans comprendre que ces dernières sont foncièrement antinomiques avec l’idée même de travail social. Les technicistes philistins se sont donc saisi du travail social comme d’une monnaie pour se faire une position « supérieure » dans la société et acquérir une estime éminente pour eux-mêmes. Sous leur joug, le travail social subit le même traitement que les valeurs d’échange, s’usant au fur et à mesure jusqu’à perdre son pouvoir d’attraction, d’émotions et d’attention. Il s’est banalisé et vulgarisé au point qu’il n’attire plus les jeunes générations, comme ce fut le cas par le passé. Il ne signifie plus un engagement sociétal et politique. Il est devenu un bassin d’emplois, pour lequel le philistinisme a conçu l’idée d’employabilité, très en vogue de nos jours. Mais l’esprit techniciste philistiniste ne s’embarrasse pas d’une telle réalité : il dit se questionner sur le manque actuel d’attractivité du travail social et en fait un nouveau produit, non pas de l’attractivité en elle-même mais du manque dont elle est frappée. Au fond, tout est « bon » pour l’esprit philistin, tout devient potentiellement un produit à faire fructifier : le manque d’attractivité n’y échappe pas. Il devient lui-même un nouveau produit pour lequel il cherche un nouveau langage, de nouvelles procédures, etc. Ce manque constaté d’attractivité, le philistinisme le comprend comme une preuve qu’il faut « aller de l’avant », ne pas regarder en arrière, ne pas s’arrêter aux affaires contingentes. Là, son idéologie se confond avec celle du progrès linéaire, de tradition occidentale. Un exemple illustre assez bien cette idéologie : celui du projet. En effet, depuis les lois de 2002, le projet est devenu une véritable marotte pour les travailleurs sociaux, sans que ces derniers ne s’aperçoivent de sa dimension tyrannique. Pour les technicistes idéologues du projet, le passé ne compte pas, ce qui a pour conséquence de fabriquer des individus anhistoriques. Le présent ne compte pas davantage, ce qui nécessiterait de reconnaître les individus comme des êtres de sensibilité, chose inconvenante à l’idéologie techniciste. Le futur en tant que tel n’emporte avec lui aucun intérêt non plus. Seul l’intéresse le futur prévisionnel, calculable, mesurable (en objectifs serrés et prédéfinis), autrement dit : rentable et utile.
Toutefois il est impossible d’énoncer que le passé (du travail social) n’a pas permis que le technicisme philistin actuel ne règne. Il l’a rendu possible. Dès lors, comme l’écrivait H. Arendt en son temps, « le fil de la tradition est rompu. » Il nous faut, non pas revenir au passé mais faire un détour par lui, revenir aux pensées et pratiques anciennes comme si personne ne les avait eues avant nous. Ici le sens commun nous entrave moins que l’esprit philistin techniciste. Certes, le sens commun dévalue le travail social, par méconnaissance. Mais il n’en a pas fait une marchandise sociale. Il ne connaît pas le travail social. Donc il ne le consomme pas. Tout autre est la position du technicisme philistin. Lui a dévalué le travail social pour le transformer en marchandise et en gadget consommables. Ainsi, le travail social devient entre ses mains, un objet normalisé qui sert la reproduction « biologique » du social et se trouve engagé dans un procès de consommation comme n’importe quelle marchandise. En ce sens, le philistinisme techniciste est une bien plus grande menace pour le travail social que ne l’est l’ignorance du sens commun. En lui appliquant ses recettes vulgaires, sa frénésie du chiffre, sa méthodomanie protocolaire, il lui retire toute sa chair pour ne plus laisser apparaître qu’un squelette professionnel qu’il nimbe d’apparats et gadgets technicistes (démarche qualité, protocoles, management, rentabilité, objectivité, etc.) Pour préparer le travail social à un tel traitement, il fallait lui remplir la bouche de mots venus d’ailleurs : du marketing, de la com, du management… afin de tendre à renforcer sa rentabilité, sa consommation... Ce qui nous paraît fondamental à comprendre tient dans le fait que le technicisme philistin veut atteindre la nature même du travail social. Il veut le dénaturer, en le décomposant, en le réécrivant et en le « réduisant à l’état de pacotille » pour servir sa propre reproduction techniciste.
En ce sens, on a peut-être tort d’en rester à l’idée de désintégration du travail social. À notre sens, il s’agit davantage d’une décomposition, qui donnera lieu à un véritable pourrissement, par l’intérieur. Il y a d’abord eu corruption du travail social, débutée dans les années 80, poursuivie et accentuée par les textes (lois et décrets, directives européennes) des années 2000. On assiste actuellement à sa décomposition : segmentation des situations en produits et sous-produits donnant lieu à des appels d’offres multiples qui alimentent la concurrence entre des associations qui, à l’origine, ont été créées sans objectif lucratif ; ou encore l’apparition des « entreprises sociales », qui ne portent ce qualificatif qu’en guise de cache-sexe pour mieux masquer qu’elles sont et demeurent des entreprises, prises dans des logiques de rentabilité ; l’idéologie de « l’économie sociale et solidaire » vient confirmer les faits... En attendant son pourrissement si la voix des travailleurs sociaux et de ceux qui en défendent une vision éthique et humaniste n’arrivent pas à se faire entendre.
Nul doute que le processus est entamé. Il se constate sur « le terrain », dans les services et institutions du médico-social, mais aussi dans les centres de formation qui attendent aujourd’hui avec une surprenante docilité la prochaine réforme des Diplômes d’État sans faire entendre leurs voix, leurs convictions, leurs pensées quant au fait que vont disparaître les Diplômes d’État pour formater des (futurs) travailleurs sociaux univoques, sans spécificité, c’est-à-dire interchangeables et dociles. De là à penser que tout cela soit rendu possible du fait que des esprits philistins occupent des postes dans les instances « dirigeantes »...
Le technicisme philistin veut modifier le travail social afin de convaincre qu’il peut être une marchandise consommable comme n’importe quelle autre. Or chacun le sait : une marchandise est vouée à disparaître, en étant « justement » consommée. Elle relève du bios. Mais, au contraire de ce que l’on pourrait penser trop rapidement, le philistinisme ne veut pas voir le travail social disparaître. Au contraire, il veut qu’il perdure mais sous une forme spécifique, qui n’a plus rien à voir avec l’idée même de travail social. Il veut lui donner et diffuser une forme consommable du travail social. C’est ainsi, par exemple, que les lois de 2002 laissent croire aux dits « usagers » qu’ils sont des clients comme n’importe quel client et qu’ils ont leur « mot à dire » les concernant. Bien entendu, ceci n’est qu’un bluff de plus ! Lesdits « usagers » n’ont rien à dire, car tout est déjà dit et prévu pour eux. Ils n’ont qu’à devenir « clients » acheteurs de services sociaux, c’est l’unique chose que l’esprit techniciste leur demande et leur permet, sans quoi ils ne seront pas autorisés à consommer du travail social.
Le technicisme segmente ainsi en produits et sous-produits le travail social, les situations sociales et individuelles, qui dès lors donnent lieu à divers appels d’offre, puis à nombre de protocoles. Autrement dit, ce que fait le technicisme philistin au travail social, ce n’est pas seulement se l’accaparer. Là, on en était qu’à la phase de séquestration. Aujourd’hui, c’est bien davantage lui faire subir une transformation absolue qui le fait entrer dans le registre de la consommation et de l’utilisation. Il ne s’agit plus d’une simple désintégration mais bel et bien d’une profonde métamorphose, d’un véritable changement de nature, une concrète dénaturation par pourrissement. Mais, répétons-le : ceci nous semble avoir débuté par l’acceptation d’un changement de langage (par exemple, dans les années 80, l’introduction du terme « indicateurs »), quand le philistinisme techniciste a réussi à faire entrer dans la bouche des travailleurs sociaux leur novlangue (managériale, commerciale, gestionnaire et protocolaire, bureaucratique). L’histoire a montré que partout où l’on a saccagé la langue, on a ensuite saccagé les hommes.
Le philistinisme techniciste hypertrophie les besoins et motivations utilitaires des « usagers », ce qui, en retour, appauvrit le travail social de l’intérieur. Cet état d’esprit ne vient pas de nulle part. C’est bien dans un type de société spécifique – société de massification et d’atomisation sociales, société ego-utilitaristes – que l’esprit philistiniste a pu se développer et proliférer sous la figure du techniciste pour le travail social. Dédouané de tout souci pour la contingence individuelle et sociale, il s’est emparé du travail social comme jadis de la culture afin de la transformer en loisirs. Tout devient alors utilitaire. Tout doit servir une fin en devenant moyen de cette fin. Au XVIIIe siècle, ceux que l’on nommait alors « courtisans » ont enclenché le processus, concernant le champ de la culture. Ainsi ont-ils participé à la première étape de sa dégradation. Les technicistes d’aujourd’hui, au sein du travail social, leur ressemblent comme des jumeaux. Ils prennent le travail social comme objet privilégié en prétendant lui faire gagner en efficacité et qualité. Notons, à ce propos, que le philistinisme techniciste s’est approprié l’idée même de qualité pour en fabriquer une « démarche » à laquelle tout le travail social doit se plier. Ces philistins portent aujourd’hui les noms de managers, développeurs, optimiseurs et de façon plus globale d’experts. Ils avancent masqués car ils énoncent des prétentions trompeuses. En effet, pour reprendre l’idée de qualité, on peut se poser la question : qui ne voudrait pas en faire ? Et, bien entendu, tout le monde veut faire de la qualité. De fait, en s’appropriant la « démarche qualité », celle-ci devient la proie de ces philistins technicistes qui en donnent la seule définition admise. Il s’agit là d’une transformation du travail social en « utilitarisme de fonction », si bien que l’on finit par oublier la « raison d’être » première de tout travail social éthique. Comprenons : avec l’esprit philistiniste s’est opéré, à l’orée des années 80 et accentué, en ce début de XXIe siècle, une véritable rupture avec l’idée originaire du travail social non utilitaire, seule pourtant à pouvoir lui garantir une permanence éthique, émancipatrice, solidaire et égalitaire.
Au fur et à mesure que la raison utilitaire instrumentale prend le pas, l’idée même de travail social tend à s’effacer sous le signe de l’utilité pour unique étalon. C’est en ce sens que nous pouvons dire aujourd’hui que nous assistons à une véritable crise du travail social, comme H. Arendt a montré, elle, les raisons d’une « crise de la culture ». Certes, avant que l’esprit de ce philistinisme techniciste ne s’empare du travail social, il existait un danger pour ce dernier qui résidait dans la méconnaissance sociétale dont il faisait l’objet. Mais à cela, le travail social pouvait opposer un remède, en tentant de se mieux faire connaître. Aujourd’hui, le danger a changé de nature mais aussi de « lieu » : il n’est plus seulement extérieur, il est devenu intérieur au travail social. Les philistins technicistes se sont infiltrés en lui et y occupent de plus en plus de place, y compris dans les instances de décision. Et ils ont tout intérêt à alimenter le processus d’attaque interne : c’est ainsi qu’ils acquièrent une position sociale, une reconnaissance symbolique, des avantages matériels et financiers. Donnons quelques exemples : celui du philistinisme qui invente l’idée d’une « science du travail social ». Quiconque prend un peu de recul s’aperçoit vite que ce positivisme est une catastrophe pour le travail social qui ne peut, pas plus que l’éducation, se dire scientifique. Ce scientisme ferait perdre toute signification au travail social clinique et éthique en prétendant le reconnaître pour ce que même la sociologie ne pourra jamais être, n’en déplaise aux durkheimiens. Ici le philistinisme technico-scientiste opère une véritable falsification du travail social pour en faire un travail social kitsch. Autre fumisterie néfaste : l’idée de « recherche usagère » qui annonce que les publics sont experts d’eux-mêmes. On se demanderait presque (!) pourquoi, dès lors, ils auraient besoin d’autres experts à leur côté pour mener de telles « recherches » ! Mais la falsification ne s’arrête pas là. Le nouveau personnage créé par les lois de 2002 – l’usager, devenu usager-client – devient le support principal d’un processus pervers. Lui, n’avilit pas le travail social, il le consomme. En effet, le philistinisme techniciste dit lui « offrir » des services sociaux qu’il serait en droit de consommer comme n’importe quelle autre marchandise. Ajoutons aussitôt que le technicisme abuse (bien entendu) l’usager en lui « servant » des objets de consommation sur lesquels il n’a aucune prise. Il ne doit et ne peut consommer que ce qui lui est « servi ». Sinon, il sort du circuit de consommation préparé pour lui. L’usager n’est là, n’a été créé que pour consommer ce qui lui est donné à consommer. De fait, on aboutit à une forme de reproductibilité du travail social, qui devient « à la carte », à partir de « prêt à consommer », de recettes qui reproduisent les mêmes « pensées » et pratiques à tous les usagers rendus identiques. Il suffirait de (re-)lire W. Benjamin pour comprendre en quoi la reproductibilité (exemple : référentiels des bonnes pratiques) participe à la liquidation de « l’objet » par sa propre consommation, à la perte de son « aura. » Avec elle, les relations humaines sont considérées comme semblables, reproductibles à l’identique puisque les mêmes recettes technicistes valent pour tous et deviennent applicables de façon indifférenciée comme si tous les individus étaient devenus similaires.
Or tout travail social éthique existe indépendamment de toute référence utilitaire et fonctionnelle. S’il doit apparaître dans la société, ce n’est pas en tant que produit à consommer mais comme dénonciation du système inégalitaire qui le rend indispensable et nécessaire. Pour l’esprit philistiniste, le travail social en soi n’a aucune utilité sociale, exceptée celle de devenir une source de revenu, un bassin d’emplois (d’où l’accent philistin mis sur la notion d’employabilité). Le travail social ne relève en rien du registre de la fabrication. Cette dernière implique la dialectique fins/moyens ; sa légitimité vient du « faire », du « fabriquer. » La fin doit se faire reconnaissable. Le produit final détermine et organise tout ce qui joue un rôle dans le processus de consommation : le matériau (les usagers), les outils (protocoles...) y compris les professionnels qui y participent. Tous deviennent eux-mêmes des moyens pour la fin recherchée et se justifient en tant qu’ils acceptent d’être les moyens de cette fin. Tout est jaugé à l’aune de l’utilité visée. Ce que font les travailleurs sociaux doit être évalué en fonction de la rentabilité avec laquelle ils atteignent la fin prédéterminée. Ainsi, le technicisme philistiniste conduit à une totale dévaluation du travail social, de ses professionnels, de leurs paroles et de leurs actions, puisque seul compte le critère utilitaire qui fait perdre toute valeur éthique intrinsèque à l’idée même de travail social.
Le travail social, enfant sauvage de l’État
Les métiers du travail social ont été séquestrés par l’esprit philistiniste, en vue de le rendre utilitaire et d’en faire une marchandise « de plus » en plus rentable. Il n’y a qu’à observer le nombre de cabinets d’experts en tous genres qui a fleuri depuis la promulgation de lois en ce début de XXIe siècle, pour comprendre combien il est devenu un objet professionnel rentable pour certains qui ignorent (à peu près) tout du travail social. Pour ce faire, il fallait le mettre « au pas », « aux ordres » du technicisme triomphant, défendu par ces philistins adeptes d’un néolibéralisme utilitariste. D’où le malaise des travailleurs sociaux qui eux ont choisi un métier de l’humain. Comment « mettre au pas » l’humain sinon en le défigurant ? Comment le faire « entre dans des cases » sinon en tronquant la contingence, individuelle et sociale ? Comment rendre rentable un foyer de vie, une M.E.C.S. (Maisons d’Enfants à Caractère Social), un C.H.R.S. (Centres d’Hébergement et de Réinsertion Sociale), à moins d’en faire une usine à handicap, à misère enfantine, à misère sociale ? Or, tout travail social institué, quel que soit le pays qui l’engendre, naît en ayant un fondement égalitaire [13]. Son unique leitmotiv peut s’exprimer ainsi : nul individu ne vaut plus ou moins qu’un autre sans pour autant qu’ils en deviennent semblables. C’est également sur ce fondement égalitaire qu’étaient pensées les sociétés dites « primitives » étudiées par P. Clastres [14]. Elles avaient toutes pour caractéristique d’être des sociétés « contre l’État. » Or, il n’échappera à personne qu’il n’a jamais existé de travail social institué en dehors de sociétés étatiques. De fait, le travail social est créé par une instance (l’État) qui est cause de l’inégalité sociale contre laquelle tout travail social éthique est né pour lutter. Malaise !
Cette situation entraîne le travail social institué à tenir une position étrange et singulière vis-à-vis du système sociétal qui l’engendre. En effet, sans État il n’y aurait pas de travail social institué. Mais c’est parce qu’il y a État qu’il y a clivage social et inégalité. Aucun autre métier que ceux du travail social n’est fondé sur une telle contradiction intérieure. Là se donne à voir la spécificité du travail social qui fait de ses métiers, des métiers comme nuls autres. Le travail social est l’unique champ professionnel créé pour combattre ce qu’implique l’existence de son créateur. Il est bien un enfant de l’État mais il ne peut en être qu’un enfant sauvage, indocile, indiscipliné, chargé de dénoncer les inégalités qui naissent nécessairement d’un système étatique inégalitaire. C’est pour cette raison que le travail social est empêché de dire son « dire-vrai » à la société qui l’engendre et que l’esprit du philistinisme techniciste lui met une novlangue en bouche (management, appel à projets, évaluation, etc.). « On » veut que le travail social se taise ; ou s’il parle, « on » veut qu’il le fasse dans la langue techniciste qu’on lui inculque. Toutefois et malgré tous les mots (et les maux) qu’on lui fait digérer, rien ne peut contrevenir au fait que la seule présence d’un travail social au sein d’un système sociétal est, par elle-même, signifiante.
Les trois « E »
Comment s’en sortir ? Non pas en revenant au passé, en se faisant passéiste mais en effectuant un détour par le passé, comme y appelait W. Benjamin. L’accusation de passéisme voire de nostalgisme, est (encore) une ruse de l’esprit philistin qui voudrait que l’on se débarrasse de toute référence antérieure. Il suffit, par exemple, de réfléchir à ce qui signifie l’idée de « désinstitutionnalisation » pour comprendre comment cet esprit opère [15]. Tout travail social est égalitaire et solidaire dans son esprit ou n’est pas ce qu’il prétend être. Dès lors, nous lui proposons un triple fondement.
E comme Éthique
Concernant l’éthique, à ne pas confondre avec la morale ou la déontologie, il s’agit de comprendre chaque individu dans sa singularité et son altérité d’être unique et incomparable, tel qu’E. Lévinas y invite dans son œuvre. Il ne s’agit plus de faire entrer des individus dans des cases mais de les accueillir (loi de l’hospitalité) tels qu’ils sont et non comme « on » voudrait qu’ils soient. Dès lors, privilégier l’idée d’accompagnement (aller de compagnie avec) à celle de « prise en charge » qui chosifie les individus et les relations humaines [16]. Non plus « mettre à distance », mais accueillir autrui dans la proximité (que l’esprit techniciste se plaît à confondre avec la fusion, à laquelle elle s’oppose. [17]) Nos sociétés modernes contemporaines sont des sociétés de « froideur sociale » qui entraîne chacun à l’indifférence envers autrui, qu’elles rendent insignifiant. Le travail social a vocation à lutter contre cette indifférence et cette insignifiance sociales. Pour ce faire, il ne peut passer outre l’exigence éthique au sens lévinassien du terme. Il doit repenser à nouveaux frais ce que signifient accueillir et accompagner, revenir aux enjeux éthiques et cliniques de l’accompagnement, retrouver l’idée d’institution et ce qu’elle signifie en tant que constitution d’un vivre-ensemble égalitaire et solidaire, et ne plus privilégier l’organisation comme y invitent les philistins technicistes.
E comme Égalité
Construire une société et des institutions égalitaires oblige à se défaire de l’idée qu’il faille « atteindre » l’égalité. L’égalité ne doit pas être un but. Si tel est le cas, alors l’inadmissible est admis ! L’égalité est et doit rester un « préalable à tout ». Écoutons le philosophe J. Rancière : « L’égalité n’est pas un but à atteindre, parce que dès qu’il y a un but à atteindre, se pose la question de savoir justement par quels moyens on va l’atteindre, et quelle pédagogie, donc quelle inégalité, sera capable d’ordonner les moyens pour parvenir aux fins de l’égalité. On n’arrive pas à l’égalité. Il faut en partir, la poser comme axiome… » [18]. La question devient alors : non pas « comment atteindre plus d’égalité » mais « pourquoi l’égalité n’est-elle pas déjà là ? » Prenons un exemple pour illustrer notre propos, celui de l’exclusion sociale. Chacun sait bien qu’un « exclu social, ça n’existe pas ! » comme l’a énoncé et écrit le sociologue R. Castel [19], pour ne citer que lui. Dès lors, il faudrait se demander : contre quoi luttent ceux qui disent lutter contre quelque chose qui n’existe pas ? Mais la « question sociale » n’est plus de mode. Elle ne s’énonce même plus. À la place de ce questionnement, on met en place des « politiques de lutte » contre une fiction sociologique et sociale. Car il est bien certain que les dits S.D.F. sont dans le social et non en dehors ! S’ils étaient « hors du social », où se trouveraient-ils ? Mais nos philistins ne s’embarrassent pas de tant de considération et ainsi de toute « question sociale » qui, elle, est et demeure au cœur des préoccupations du travail social. Ils proposent des recettes toute faites, sur la base de clichés admis, sans plus de réflexion critique ! Ils ont proposé des luttes contre l’exclusion sociale d’abord par l’intégration, puis par l’insertion, et aujourd’hui par l’inclusion sociale. Toutefois, pour intégrer, ou insérer, ou inclure, encore faudrait-il savoir où sont les soi-disant exclus ! On le comprend : ces politiques de lutte sont mises en place afin de ne jamais reconsidérer ce qui provoque les situations catastrophiques des personnes concernées ; autrement dit : ne jamais reconsidérer le système sociétal qui fabrique ces situations sociales désastreuses, ces situations d’inégalité sociales et individuelles contre lesquelles tout travail social éthique existe et contre lesquelles il ne peut cesser de lutter sans se trahir.
E comme Émancipation
L’émancipation des personnes accompagnées par les travailleurs sociaux ne peut se produire qu’à la condition que ceux qui les accompagnent soient eux-mêmes émancipés. Autrement dit : elle ne peut advenir que si le travail social s’émancipe lui-même des assignations (sociales, politiques, culturelles, professionnelles) qui le font être à la place où l’ordre établi veut qu’il soit. « L’émancipation, c’est le fait de sortir de la condition à laquelle on était assigné, des manières d’être, de penser et d’agir qui étaient attachées à cette condition. » [20]
Cette sortie des assignations passe, à notre sens et prioritairement pour le travail social, par une réappropriation de son langage et de ses pratiques. Il faut que le travail social arrête d’emprunter ses catégories de pensée au monde marchand et utilitaire, à la « com », au marketing (y compris politicien), au management, à la gestion comptable, à la finance ! À ses adversaires, technicistes, philistins néolibéraux convertis à l’idéologie du rendement et du mesurable, qui lui retournent sans cesse que « le travail social coûte cher ! », il doit répondre « non » et signifier que le travail social, tout comme les métiers du soin et de l’enseignement, est un projet politique, un projet de vivre-ensemble égalitaire et solidaire. Le travail social doit se défaire de sa dépendance au philistinisme techniciste et reparler de sa propre voix (voie !). Sa raison d’être est égalitaire. Ses piliers (éthique, émancipation, égalité) ne sont pas convertibles en chiffre. Sa clinique ne rentre pas dans des cases préétablies pour la simple raison qu’il est un ensemble de métiers liés indéfectiblement à l’humain qui, partout où il manque des « moyens », ne manque jamais, lui. En sortant du « prêt-à-penser » techniciste, le travail social retrouvera les parfums égalitaires de sa raison d’être éthique. Nul référentiel techniciste, nul label qualité, nul process ne seront jamais en mesure de comprendre la contingence et la fragilité sociales et individuelles des publics accompagnés. Pour être républicain, le travail social doit se soustraire à la tyrannie de l’esprit utilitariste, du philistinisme techniciste et retrouver « le goût infini de la République », c’est-à-dire « ce sentiment d’égalité comme capacité de partager un même monde sensible » [21].
Conclusion
Le travail social englobe une pluralité de métiers liés à l’humain. Tous ont leur spécificité. Mais ils se rejoignent dans le principe égalitaire qui les fonde, tous et chacun. Leur singularité, leur pluralité sont des richesses pour le travail social. Nul doute que toute réforme visant à supprimer ses Diplômes d’État spécifiques serait un coup de plus porté au travail social lui-même. Un travail social éthique ne peut exister en se rendant complice de logiques inégalitaires et utilitaires qui lui seront toujours contre-nature. Le fait qu’un travail social soit rendu nécessaire au sein d’une société en dit « long » socio-politiquement sur celle-ci. En premier lieu, que cette société qui se veut parfaite, ne l’est pas, qu’elle se voile la face, se voit et se veut plus belle qu’elle n’est ! La seule présence rendue nécessaire d’un travail social trahit l’image idéale de la société qui l’engendre. C’est pourquoi le travail social a si mauvaise presse. Il existe pour dénoncer son « géniteur » – l’État – qui lui, souhaite que le travail social lui renvoie une image positive de la société qu’il administre. Mais il n’a jamais existé de travail social institué en dehors d’une société étatique. De fait, on peut signifier, selon la catégorie présence/absence d’un travail social, qu’il n’existe que trois types de sociétés humaines : une société étatique (inégalitaire) avec travail social institué, une société étatique (inégalitaire) sans travail social institué (que l’on pourrait nommer libérale en absolu), une société non étatique (égalitaire) qui n’a pas besoin de travail social institué. Mais à partir du moment où une société crée un travail social, ce dernier repose sur une contradiction intérieure fondatrice, sans laquelle il ne peut exister mais qui le positionne dans un « contre l’État », au nom des valeurs égalitaires qui le fondent.
Bien entendu, il n’est pas question d’un retour à une société non étatique. Il s’agit plutôt de réfléchir à un autrement du travail social que celui actuel, techniciste et néolibéral, « aux ordres », afin d’envisager un autrement social, un autrement humain pour lesquels le travail social a un rôle de lanceur d’alerte que personne ne peut remplir à sa place. Ainsi comprend-on mieux les propos de l’un des philosophes français les plus lus au monde, lorsqu’il énonçait que le travail social ne peut pas ne pas trahir la fonction qui lui est confiée pour rester aux ordres [22]. S’il ne veut se trahir, tout travail social institué doit s’affronter à la contradiction qui le fonde et énoncer son dire-vrai, sa parrêsia, au système sociétal qui le crée. L’éthique, l’émancipation et l’égalité nous paraissent trois aiguillons indépassables qui l’aideront à ne pas se trahir lui-même, et par là, celles et ceux qui comptent sur lui. Là est sa promesse contre celle des philistins falsificateurs qui participent à une véritable décomposition de toute idée de travail social éthique.
En ces temps chaotiques, nul n’ose imaginer ce que seraient nos sociétés contemporaines étatiques sans travail social. Seule une conversion utopique laisse entrevoir la possibilité d’une société égalitaire au sein de laquelle un travail social jouera toujours un rôle fondamental, celui de veilleur d’égalité. Fasse que nos contemporains gardent en mémoire le fait que l’utopie n’a rien à voir avec l’illusion ou l’idée d’un rêve naïf mais se réfère bien davantage à la capacité à imaginer du possible, du autrement humain et social, comme l’analysait M. Abensour [23] dans son œuvre.
Références bibliographiques
Abensour M. 2013, L’homme est un animal utopique, Utopiques II, Paris, Sens et Tonka.
Adorno T.-W., 1989, Jargon de l’authenticité, Critique de la politique, Paris, Payot.
Arendt H., 1954, La crise de la culture, Paris, Gallimard.
Benjamin W., 1972, Romantisme et critique de la civilisation, Critique de la politique, Paris, Payot.
Bille D., 2018, DRH : la machine à broyer, Cherche Midi.
Castel R., Haroche C., 2001, Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi, Paris, Fayard.
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Clastres P., 1974, La société contre l’État, Paris, Minuit.
Depenne D., 2006, Georges Palante. Genèse d’une hérésie en sociologie, thèse, CRSP, Université Paris Diderot.
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Depenne D., Chauvière M., Trapon M., 2025, L’enfant sauvage de l’État social. Quatre essais sur l’hypothèse travail social, Paris, L’Harmattan.
Depenne D., 2012, Ethique et accompagnement en travail social, Paris, ESF.
Depenne D., 2013, Distance et proximité en travail social, Paris, ESF.
Palante (G), 2009, (1923), « Le Philistinisme », in Chroniques complètes, Paris, Coda.
Palante G. 2004, (1908), « La sensibilité individualiste », in Œuvres philosophiques, Paris, Coda.
Rancière J. 2022, Penser l’émancipation, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube.
Notes
[1] M. Chauvière, Trop de gestion tue le social. Essai sur une discrète chalandisation (2007) (2010).
[2] G. Palante, Le Philistinisme (1923), p. 171.
[3] Ibid., p. 170.
[4] Ibid., p. 174.
[5] Ibid., p. 185.
[6] H. Arendt, La crise de la culture (1954), p. 254.
[7] Ibid., p. 261.
[8] W. Benjamin, Romantisme et critique de la civilisation (1972), p. 53.
[9] D. Depenne, Distance et proximité en travail social (2013).
[10] D. Bille, DRH : la machine à broyer (2018).
[11] D. Depenne, M. Chauvière, M. Trapon, L’enfant sauvage de l’État social. Quatre essais sur l’hypothèse travail social (2025).
[12] T.W. Adorno, Le jargon de l’authenticité (1989).
[13] D. Depenne, M. Chauvière, M. Trapon, op. cit. (2025).
[14] P. Clastres, La société contre l’état (1974).
[15] D. Depenne, M. Chauvière, M. Trapon, op. cit. (2025).
[16] D. Depenne, Éthique et accompagnement en travail social, (2012).
[17] D. Depenne, Distance et proximité en travail social (2013).
[18] J. Rancière, Penser l’émancipation (2022), p. 53-54.
[19] R. Castel, C. Haroche, Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi (2001).
[20] J. Rancière, op. cit., p. 103.
[21] J. Rancière (2022), p. 107.
[22] Michel Foucault lors de sa participation au premier numéro de la revue Esprit, en 1972, consacré au travail social et intitulé « Pourquoi le travail social ? »
[23] M. Abensour, L’homme est un animal utopique (2013).
Dominique Depenne« Philistinisme techniciste et décomposition du travail social », in Tétralogiques, N°31, Le travail social à l’épreuve de l’épistémologie des savoirs.
