Jean-yves Dartiguenave, Richard Gaillard

Jean-Yves Dartiguenave, Professeur émérite de sociologie à l’université de Rennes 2 et chercheur au Liris.
Jean-yves.dartiguenave chez univ-rennes2.fr
Richard Gaillard, Professeur de sociologie de l’université d’Angers, laboratoire ESO Angers, Directeur de la Chaire FAIRS.

Avant-Propos


Qu’il nous soit permis dans cet avant-propos de rendre hommage à Michel Chauvière qui a subitement disparu le lendemain de Noël 2025 et qui a codirigé ce numéro de Tétralogiques consacré au travail social en lien avec la question de l’épistémologie des savoirs. Il tenait beaucoup à la réalisation de ce numéro et s’était pleinement engagé dans sa réalisation par la contribution d’un article important, mais aussi par la lecture et la formulation d’avis sur l’ensemble des communications qui nous ont été soumises pour évaluation. Ce travail en commun a été l’occasion de nombreux échanges passionnants au cours desquels nous avons confronté nos épistémologies, nos manières d’aborder le travail social, nos connaissances sur le champ, sans qu’à aucun moment il n’y ait eu la moindre tentation de soumettre l’autre à sa propre grille de lecture.

C’est cette « méthode » que nous avons appliquée dans le choix des articles que nous avons retenus en nous gardant de préjuger des orientations épistémologiques, théoriques et méthodologiques des auteurs. C’est aussi ce qui nous a conduit à solliciter des contributions hors du champ académique, en faisant appel à l’analyse « d’acteurs » impliqués dans le champ professionnel en tant que psychologues, formateurs, ou responsables d’organismes de formation. Ont seulement été écartées les propositions souffrant d’un manque patent d’assise théorique ou qui, le plus souvent, développaient un propos trop général voire confus sans lien avec les problématiques du travail social.

Nous avions bien conscience qu’en procédant ainsi, nous prenions le risque de réunir des positions parfois contradictoires (par exemple sur la question du « doctorat en travail social », sur « l’universitarisation » des formations en travail social, sur le statut épistémologique de la « clinique », etc.), mais aussi, et surtout, d’aboutir à une juxtaposition de points de vue. Cette juxtaposition à laquelle nous n’avons assurément pas échappée résulte nécessairement d’une multiplicité de points de vue disciplinaires (philosophie, sociologie, économie, psychologie, sciences de l’éducation, sciences du langage, etc.), mais aussi de la variété des concepts utilisés et de la diversité des références épistémologiques sous-jacentes aux argumentations développées.

Sans doute, ce constat n’est guère original, mais il n’en est pas moins significatif de l’état des savoirs qui s’emparent de la question du travail social. C’est aussi ce dont nous avons voulu rendre compte de façon à faire ressortir, en arrière-plan, les obstacles épistémologiques à l’édification d’une certaine cohérence et unité des savoirs issus du champ des sciences humaines et sociales ; obstacles qui englobent les conditions mêmes de production de ces savoirs qui se trouvent aujourd’hui fragilisées. D’où l’importance de la contribution de Michel Chauvière qui éclaire, à partir d’une large synthèse socio-historique et politique des « grandes transformations » du « social en actes », l’effritement progressif des références fondatrices du travail social, notamment, celles qui concernent les savoirs issus des sciences humaines et sociales, jusqu’à aboutir à un véritable changement de paradigme. Et c’est sans doute là que réside le point saillant de l’ensemble des contributions par-delà la différence de leurs approches : toutes mettent l’accent sur les effets profondément délétères, à la fois, sur les savoirs, les institutions, les formations, les pratiques professionnelles et les métiers du travail social, des « nouvelles » références, procédures, modes opératoires, issus de la doxa néolibérale et du néomanagement que Michel Chauvière a précisément particulièrement bien analysés. Il serait trop simple, de notre point de vue, d’y voir un simple effet de conjoncture, ou encore, le reflet d’une idéologie ambiante de contestation d’une doxa dominante. L’ensemble des contributions interroge plus profondément les ressorts proprement anthropologiques — au sens des processus généraux et implicites qui gouvernent la rationalité humaine — qui autorisent l’irruption, dans nos manières de penser et de faire, de ce qui vient contredire les tentatives de maintenir ou de réinstituer du lien social, ou encore, de réparer ou compenser les failles d’une solidarité toujours et à nouveau à refonder. « Comment en sommes-nous arrivés là ? » pourrait être la question directrice à traiter à l’avenir. C’est dire que ce numéro appelle un prolongement s’attachant, non pas seulement à rendre compte sociologiquement et politiquement d’une déstructuration en cours de tout un secteur institutionnel et professionnel — même s’il s’agit là d’une perspective essentielle —, mais à en saisir la portée proprement anthropologique.

Nous tenons à remercier, pour finir, les responsables de la revue Tétralogiques, Laurence Beaud et Patrice Gaborieau, qui nous ont fait totalement confiance et laissé toute latitude pour la réalisation de ce numéro.


Pour citer l'article

Jean-yves Dartiguenave, Richard Gaillard« Avant-Propos », in Tétralogiques.

URL : https://www.tetralogiques.fr/spip.php?article307