Patrice Gaborieau, Laurence Beaud

CIAPHS, université Rennes 2. Auteur correspondant : patrice.gaborieau chez univ-rennes2.fr

La question de l’origine du langage, ou l’arbre qui cache la forêt

 

Résumé / Abstract

La recherche de l’origine du langage est revenue sur le devant de la scène savante après une longue éclipse, dans le sillage de l’éthologie et de la théorie de l’évolution. Son propos est de découvrir quel pas décisif a mené nos ancêtres au langage, et, par là, à l’humanité. C’est dire l’importance de ce langage ! Sa définition pose pourtant problème ; centrée sur le sens et la communication mêlés de façon inextricable, elle vient même entraver la compréhension des processus en jeu. C’est au contraire la dissociation, dans ce supposé langage, de facultés différentes qui peut permettre d’éclairer sous un nouveau jour ce qui sépare l’humanité de l’animalité et le projet même d’une recherche des origines.


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Introduction : le retour de l’origine

La question de l’origine du langage est revenue en force dans le débat scientifique depuis une trentaine d’années. Un siècle d’essor de la linguistique générale l’avait mise au rebut comme hors de portée de la science et illusoire, ce dont témoignent le fameux interdit édicté par la Société Linguistique de Paris en 1866, et — c’est plus significatif — les réticences marquées à son égard des plus éminents linguistes du XXe siècle, Saussure et Chomsky, pour qui l’explication de leur objet constituait un enjeu plus fondamental. Elle a intégré le champ scientifique contemporain dans le sillage des progrès de l’éthologie (qui ont fait mieux connaître les comportements animaux et réévalué leur complexité) ainsi que de la théorie de l’évolution (qui a permis d’assimiler le langage à un caractère biologique, donc soumis comme les autres à l’évolution). C’est jusqu’aux réserves de Chomsky qui ont fini par céder, ce qui le conduira à cosigner un important article dans Science en 2002 (Hauser et al., 2002) [1].

De l’ensemble des travaux, il est conclu à une différence entre les capacités montrées par l’animal humain et les autres espèces, que la discontinuité — les divergences sont notables sur ce point — soit pensée comme franche, ou graduelle entre l’espèce humaine et celles qui lui sont apparentées (idée dominante dans le néo-darwinisme). Cela légitime l’enquête historique, puisqu’on peut espérer mettre à jour le ou les moments de bascule dans la différence. Mais avant d’être chronologique (la mise en évidence d’un enchaînement de faits particuliers), la construction effectuée est d’ordre logique  : il s’agit de déterminer la qualité de la discontinuité ou de la différence observée. Où se situe le seuil entre les espèces considérées, et en quoi consiste-t-il précisément ? Le point essentiel est donc la spécification de ce qu’on entend par « langage », ce sans quoi toute autre recherche en la matière perd son sens.

À rebours du courant majoritaire, nous estimons que les réponses apportées posent des problèmes trop sérieux pour que cela ne fragilise pas l’ensemble de l’entreprise, ou lui fasse rater son objectif. Partant des hypothèses sur le fonctionnement humain élaborées par l’anthropologie clinique de Jean Gagnepain (dite également théorie de la médiation [2]), qui inspire notre travail, nous nous proposons, dans les pages qui suivent, d’examiner la façon dont les objets étudiés sont élaborés, ce qui nous conduira à déplacer les seuils entre l’espèce humaine et les autres espèces animales.

Il nous semble en effet que les conceptions du langage qui ont cours en la matière sont d’un caractère mécaniste, qui conduit d’abord à n’en avoir qu’une vue partielle et masque ce qui fait véritablement rupture avec les fonctionnements correspondants dans le monde animal. Un jeu involontaire sur le concept biologique de fonction, ensuite, vient malheureusement renforcer la doxa actuelle selon laquelle le langage « est un moyen de communication » : une surdétermination qui empêche aussi de concevoir qu’il se joue dans l’échange la construction du soi et de l’autre, donc de la société, loin de tout rapport au langage. Nous irons de ce fait plus loin que le paléoanthropologue Pascal Picq lorsqu’il considère que toute recherche des origines comporte une part métaphysique (« Les Temps de la parole », in Dessalles et al., 2006 ; 9) : elle ressortit, surtout, à une autre nécessité humaine que la logique. Et si, pour finir, l’on peut être d’accord avec Derek Bickerton lorsqu’il écrit « la discontinuité existe, et cette discontinuité n’est pas limitée au langage ; elle s’étend à tous les aspects de l’esprit humain » [3] (2009 ; 9), nous suggérerons que caractériser cet « esprit humain » ne consiste pas à tout y inféoder à un « langage » tout-puissant, mais à y déterminer un ensemble de facultés différentes, dont le langage ne représente qu’une parmi celles-ci, sans autre priorité que celle qu’on veut bien lui donner.

1 L’évolutionnisme linguistique à l’épreuve de la discontinuité

1.1 Le récit de l’origine

Notre analyse prendra appui, pour l’essentiel, sur la thèse développée par le linguiste Derek Bickerton dans son Adam’s Tongue — How Humans Made Language, How Language Made Humans, publié en 2009 : il ne s’agit donc pas d’une revue de la littérature en tant que telle. Le titre de l’ouvrage lui-même est tout un programme : c’est le programme, de façon plus directe. D’où son intérêt dans notre perspective. Celui-ci réside aussi dans le fait que l’auteur prend la question de l’origine à bras le corps, de façon précise, notamment par le recours aux données archéologiques — ce qui est, selon lui, rarement le cas (Bickerton, 2009 ; 227) [4]. Last but not least, la vivacité de l’écriture en fait un vrai plaisir de lecture : et d’écrivain à romancier, il n’y a qu’un pas, ce qui n’est pas sans signification pour notre propos. L’ouvrage nous semble par ailleurs, au-delà des spécificités de son approche, symptomatique de l’essentiel de la production contemporaine sur l’origine du langage.

Pour Bickerton, il existe une discontinuité évidente entre le langage et les systèmes de communication animaux (désormais ACS, « Animal Communication System » ; 9). Or jusqu’à un certain moment de l’histoire, les ancêtres des humains étaient des animaux comme les autres et cette différence n’existait pas. L’approche la plus courante pour tenter d’expliquer la bifurcation consiste à en chercher les précurseurs chez les espèces les plus proches des humains, en supposant que ceux-ci sont les preuves qu’un ancêtre commun les possédait lui-même (et que la rupture s’est produite après la séparation, ou bien en a été la cause). Ces similitudes sont recherchées, pour l’essentiel, dans les comportements vocaux et gestuels des primates non-humains, avec l’éventualité qu’existe chez certaines espèces une combinatoire des cris qui l’apparenterait, est-il argumenté, à la syntaxe [5]. C’est l’approche « primatocentrique », selon l’expression de la spécialiste des perroquets Irene Pepperberg (10-13). Bickerton la rejette pour son caractère téléologique (ou finaliste), juge-t-il : elle impliquerait une évolution progressive vers le langage, comme nécessaire en quelque sorte, que la radicale différence de celui-ci ne permet pas de soutenir. Lui privilégie l’identification des besoins nouveaux qui ont pu mener à l’apparition du langage, ou les situations qui auraient favorisé son émergence : « Il faut chercher la source du langage non pas dans ce que les grands singes font à l’heure actuelle, mais dans ce que nos ancêtres ont fait que les grands singes n’ont pas fait » [6] (15). Ces besoins doivent avoir conduit à des changements des modes de communication, et par là, altéré peu à peu les facultés psychiques elles-mêmes qui les produisent : un nouveau comportement entraîne sur le long terme la sélection (peut-être l’apparition) de modifications génétiques, explique-t-il — on en a l’exemple avec la capacité humaine à digérer le lactose (97). Il existe ainsi des « pressions évolutives », liées à la rencontre par une espèce de nouvelles situations, qui lui font développer de nouveaux comportements, qui ont à leur tour une action sur l’environnement. Si celui-ci détermine bien l’évolution des espèces, c’est pour partie du fait de sa construction par ces espèces elles-mêmes : « ce n’est pas l’espèce qui fait la niche ; c’est aussi la niche qui fait l’espèce » [7] (115). C’est en tout cas l’hypothèse de la très récente théorie de la construction de niches [8]. L’occupation d’une nouvelle niche par un groupe d’individus peut ainsi conduire à un événement de spéciation aussi bien que la séparation géographique souvent alléguée en paléontologie pour expliquer l’apparition de l’homme ; il n’y a, par ailleurs, aucune nécessité à ce que la construction d’une niche par une espèce concerne aussi les espèces proches (15). Pour Bickerton, c’est ce qui serait arrivé à un groupe d’homo erectus. « Depuis la perspective de la théorie de la construction de niches, le langage pouvait seulement être le résultat logique — peut-être même le résultat inévitable — de choix très spécifiques faits par nos ancêtres et d’actions très particulières qu’ils ont effectuées. » [9] (12). Et si les autres espèces les plus proches n’ont rien développé d’analogue, c’est qu’elles n’en ont pas eu besoin. Restait à identifier quelle pression évolutive avait agi, et comment. On sait qu’en cette matière, l’éventail des hypothèses qui ont la faveur des spécialistes est large, et a beaucoup varié au cours des décennies, au fil des découvertes, notamment en éthologie (26) : la fabrication d’outils et la nécessité de transmettre ce savoir-faire ; une chasse collective plus efficace ; l’avantage à tisser des « alliances » dans le groupe pour y tenir une place plus avantageuse (avec, pour certains, le langage vu comme un substitut plus efficace de l’épouillage — puisqu’on peut « épouiller verbalement » plusieurs congénères à la fois) ; la nécessité de régler pacifiquement les conflits ; etc.

Pour Bickerton, il s’agit bien de la nécessité de se procurer de la nourriture ; mais pas par la chasse, car nos ancêtres étaient alors certainement plus des proies que des prédateurs. Son argumentation se fonde sur les données archéologiques (115-122). Dans l’environnement de savane et de forêt clairsemée qui était celui des australopithèques et des homo habilis, les prédateurs potentiels se trouvaient en beaucoup plus grand nombre qu’il ne l’est (et ne l’était) pour les primates non-humains demeurés forestiers. Mais dans cet environnement paissait aussi une mégafaune en nombre suffisant pour que sa mortalité produise régulièrement des charognes, probable ressource alimentaire majeure de ces lointains ancêtres. Pour commencer (nous parlons ici d’une période vieille de plus de deux millions d’années), il s’est agi d’un charognage de bas niveau (« low-end scavenging »), les préhumains n’ayant accès à la ressource qu’après le départ des fauves et autres prédateurs : c’est attesté par le fait que les marques d’outils lithiques retrouvés sur les ossements de mégafaune dans les couches archéologiques se surimposent aux marques de crocs. Cela leur donnait accès cependant à la moelle, qu’eux seuls étaient capables d’atteindre grâce à la puissance de leurs bifaces. C’est une première niche alimentaire.

A partir de – 2 millions d’années, on constate une inversion de l’ordre des marques sur les ossements. C’est le signe que les préhumains ont renversé l’ordre de préséance et qu’ils arrivent désormais les premiers : on parle de charognage de haut niveau (« high-end scavenging »). Eux seuls disposent certes des outils permettant d’exciser le cuir des bêtes ; mais cela signifie aussi (voire surtout) qu’ils parviennent à se nourrir sans s’être fait manger d’abord, et c’est la grande nouveauté. Ils créent ainsi une nouvelle niche, assurant la sécurité alimentaire, et, par là, l’évolution vers l’humain en tant que tel (homo erectus). Pour cela, il a fallu être en mesure de repousser les autres charognards et les prédateurs attirés par ces tendres primates en nombre. Ce serait la meilleure explication du très grand nombre de bifaces retrouvés : il s’agissait avant tout d’armes de jet — dont il fallait forcément une certaine quantité pour que l’effet soit efficace. Mais il fallait aussi, et pour Bickerton, surtout, être en mesure de recruter pour l’opération bien au-delà du sous-groupe de parenté. Et comment recruter sans une ébauche de langage ? Voilà le pas déterminant qui fait s’extraire à tout jamais cette espèce du fonctionnement habituel des ACS, et débouche sur le « protolangage ». En effet, comment convaincre un animal de quelque chose qu’il n’a pas vu (afin que, séance tenante, il suive l’argumenteur) ? On lui apporte une information nouvelle (« une information objective sur l’environnement », 78), concernant un objet hors de ses capacités perceptives. Mais pour cela, il a justement fallu sortir du fonctionnement des ACS, qui ne permettent ni l’un, ni l’autre : leurs éléments, en effet, sont nécessairement « ancrés dans des situations particulières » et au moment de leur émission. Le « point de flexibilité » de l’ACS de nos ancêtres a donc été le lien à la situation (46) : la nécessité d’apporter une information nouvelle au congénère a entrainé une première différenciation des ACS, la capacité au déplacement (par rapport à l’objet désigné). Tout le reste était encore identique ; mais cela a été le premier pas qui a entrainé les suivants. Cette théorie remplirait toutes les conditions requises : une pression sélective forte ; ne touchant que cette espèce-là ; non contradictoire avec ce qu’on sait de son milieu écologique ; surmontant la tendance des primates à l’égoïsme ; peu coûteuse en énergie par rapport au bénéfice attendu ; et « pleinement fonctionnelle » dès le départ — un point sur lequel l’auteur insiste, son hypothèse s’intéresse au premier mot prononcé [10], contrairement à toutes ses concurrentes qui non seulement demeurent vagues sur la question (6), mais nécessitent qu’il y en ait dès le premier moment plusieurs dizaines, ce qui lui paraît hautement improbable.

Pour Bickerton, la différence primordiale entre le langage et les ACS réside donc dans le déplacement plutôt que le symbole (au sens de Peirce ; le premier mot, au contraire, a dû être iconique), l’arbitrarité (qui n’est pas inconnue de nombreuses espèces, dont les vervets de la célèbre étude de Seyfarth et al., 1980) ou encore la syntaxe comme c’est le cas chez de nombreux chercheurs, qui la considèrent comme la seule partie uniquement humaine du langage, et sont en quête de ses précurseurs animaux (42). D’où la double inanité, selon lui, de la recherche de comparaisons avec le langage de l’homme moderne (c’est placer la barre trop haut) comme avec les ACS (dont le fonctionnement est de nature différente). S’il s’agit de comprendre où se situe la brèche qui a produit la discontinuité, il ne s’agit pas de chercher ce que nous sommes aujourd’hui à l’orée du langage, où les capacités ne pouvaient qu’être différentes. La situation après cette « rupture fondatrice » a pu durer longtemps d’ailleurs ; cela expliquerait en tout cas la stagnation culturelle jusqu’à l’homo sapiens — avec notamment la présence du seul biface acheuléen dans les couches archéologiques sur une durée d’un million d’années (142 ; 215).

Se prononcer sur la plausibilité de ce scénario, comme de tout autre, n’est pas notre propos — en tout cas pas de façon directe. Il nous importe beaucoup plus de saisir ses ressorts. Or cette théorie, comme ses alternatives, implique d’abord une théorie du langage en général, à partir de quoi est envisageable de raconter son émergence. Il est donc possible de l’évaluer du point de vue de sa consistance logique et de sa plus ou moins grande adéquation aux phénomènes qu’elle produit elle-même comme fondement de ses propositions. Il est certes intéressant aussi de s’interroger sur le fait qu’il est humainement possible d’envisager des scénarios d’origination, mais cela ne sera que comme conséquence de ce qui aura été précédemment établi. Quelle est donc la discontinuité argumentée ? Qu’en est-il de ce « langage » ?

1.2 De quel « langage » parle-t-on ?

Qu’entend-on par « langage » ? La réponse à cette question est essentielle, puisque d’elle découlera le jugement que l’on pourra porter sur la discontinuité postulée, et sur ce qu’elle recouvre comme fonctionnement, tant humain qu’animal.

Quelques exemples, représentatifs de ce qui est tenu pour acquis dans le champ (et qui diffèrent peu de la réponse fournie par la culture générale actuelle) :

  • « “Le langage est l’essence de l’homme”, affirme Benveniste. Miroir de l’âme, moyen de communication avec autrui, élément de socialité, signe de reconnaissance et d’appartenance à une communauté, à un groupe, à une culture, le langage est tout cela et plus encore. » (Jean-Marie Hombert, dans son introduction à Hombert J.-M. (dir.), 2005) ;
  • « Le langage, plus que tout autre chose, est ce qui nous fait humain. Il semble qu’aucun système de communication de puissance équivalente n’existe ailleurs dans le règne animal. » [11] (W. Tecumseh Fitch, professeur de biologie cognitive à l’université de Vienne, et coauteur de Hauser et al., 2002. Il s’agit du début de la 4e de couverture du livre (Fitch, 2010), qui reprend la première phrase de son introduction) ;
  • « Tout ce que vous faites qui vous fait humain, chacune des innombrables choses que vous savez faire que les autres espèces ne savent pas dépend de façon cruciale du langage. Le langage est ce qui nous fait humains. Peut-être est-ce la seule chose qui nous fasse humains. » [12] (Bickerton, 4) ;
  • une dernière définition, fournie par Pascal Picq (op. cit., in Dessalles et al., 2010 ; 13), qui, après avoir expliqué que le terme « langage » possède une acception très large, en propose une qu’il regarde comme « simple » : « Nous pouvons néanmoins donner une définition simple du mot “langage” en nous référant à sa fonction : c’est un mode de communication symbolique basé sur des sons articulés — les phonèmes — dont les associations produisent des unités formelles de sens — les morphèmes ou monèmes. »

De ces définitions, parce qu’elles se trouvent dans des ouvrages relativement grand public, on pourrait dire qu’elles opèrent des simplifications, voire qu’elles sacrifient à des effets de style. Nous estimons au contraire qu’il faut les prendre au sérieux. Elles ne sont, sur le fond, pas différentes de celles que fourniraient des ouvrages ou articles plus pointus (où elles ne seraient peut-être pas aussi explicites). Ce qu’elles disent s’articule en deux axes : le langage est ce qui nous fait humains ; le langage se définit par le fait qu’il sert à communiquer.

Ce faisant, elles présentent, selon nous, un double « défaut de perspective ».

Ces formules, premièrement, sont supposées définir quelque chose de précis, en tout cas de spécifié — « le langage » —, et renvoient pourtant à des phénomènes divers et/ou définis de façon très peu spécifique. Ainsi le caractère ouvert de la liste établie par Hombert, incompatible avec la définition d’un objet — où il importe de circonscrire les caractéristiques permettant de l’identifier, donc de ne pas le confondre avec autre chose — comme l’imprécision du vocabulaire employé, par exemple par Bickerton (« chacune des innombrables choses »). Cela conduit à un objet flou.

Nombre des critiques adressables aux écrits sur l’origine du langage viennent d’un problème de définition de cet objet — en particulier de ses différences avec les capacités correspondantes des autres espèces. Cela pousse à des raisonnements intenables, parce que fondés sur des prémisses qui posent problème. Cette insistance sur la spécificité de l’objet peut sembler datée, mais elle continue de nous sembler essentielle — une différence de tradition épistémologique par rapport à la plupart des auteurs du champ, que cet article vise aussi à défendre. Nous sommes suivis sur ce point par Hauser et al. (2002), qui insistent sur l’importance qu’il y a à « définir la cible ». D’où la nette séparation qu’ils effectuent entre « la faculté de langage dans un sens large » (acronyme FLB pour « broad sense ») et « dans un sens étroit » (FLN pour « narrow sense »), la première étant constituée de la seconde plus des systèmes « sensori-moteur » et « conceptuel-intentionnel », la seconde ne représentant que le système de computations interne (au cerveau) — soit, dans l’esprit de Chomsky, inspirateur principal du modèle exposé, la récursivité essentiellement, voire exclusivement.

Mais si les définitions sont d’un tel type, c’est peut-être parce que la question de ce qu’est le langage est résolue, pour l’essentiel, aux yeux des auteurs — une des raisons possibles pour lesquelles, d’ailleurs, l’histoire est alors investie : là, il resterait à découvrir. Si l’on suit Fitch, par exemple (2010 ; 510), les questions-clef aujourd’hui ne concernent pas le langage lui-même, mais ses bases neuronales et génétiques. Si un surcroît de théorie est requis, c’est seulement sur ces points : « en fin de compte, nous avons besoin d’une théorie neurolinguistique plus sophistiquée, précisée au niveau computationnel » [13] ; et, de façon encore plus précise, c’est sur la façon dont ces computations sont engendrées aux niveaux développemental et génétique que le besoin le plus pressant se fait (511).

L’unité du concept est pourtant problématique, si le critère de sa formulation est la réalité observée dans son identité et dans son unité. Les diverses énumérations le montrent. Et si, comme chez Fitch (2010 ; 511), « le langage est conçu comme une suite de mécanismes différents, mais interdépendants » [14], reste à montrer la nature de cette interdépendance, qui semble tenue pour acquise, ainsi que la spécificité de ses constituants, puisque « les nombreux composants du langage parlé sont partagés diversement au sein des nombreux différents clades dont nous faisons partie » [15]. On peut se demander si de telles positions ne relèvent pas en réalité plus d’un « empirisme » de l’observation de premier abord que d’une construction poussée de l’objet, et si, de ce fait, ne se trouve pas subsumé sous le concept de « langage » tout ce qui, chez les humains, « fait sens », est communiqué, etc. : ce qui reviendrait à faire résider la cohérence conceptuelle dans l’emploi de ce seul et unique mot plutôt que dans la réalité examinée.

Ce qui nous amène au second aspect du « défaut de perspective » évoqué ci-dessus : la focalisation sur la « fonction » du langage (exprimée de façon explicite par Hombert, Fitch et Picq). C’est d’ailleurs cette focalisation qui permet de se poser la question des causes ou conditions de son apparition : à quoi cela a-t-il commencé par servir ? dans le langage de la théorie de l’évolution : à quelle pression sélective cela a-t-il répondu ? Ce qui fait se tourner, forcément, vers des usages « sociaux » — liés à la communication : et voilà la boucle refermée. Si l’on raisonne en terme de « comportement apparent » (que serait le langage), c’est envisageable ; si c’est une faculté cognitive qu’on cherche, cela paraît plus difficile à justifier — et nous verrons justement que c’est très peu le cas. Surtout, on peut craindre qu’il soit fait, par rapport à ce qu’il en est dans la théorie de l’évolution, un usage mythique du concept de fonction. Dans l’étude de la descendance avec modification (pour reprendre l’expression de Darwin), explique Picq (in Dessalles et al., 2010 ; 9), « on étudie les changements d’une fonction et, en l’occurrence, de ses structures associées — essentiellement squelettiques ». Les fonctions (physiologiques) sont donc les grands processus concourant à la vie biologique — respiration, digestion, locomotion, reproduction, etc. —, au regard desquels les différents organes qui y participent ou les composent sont précisément définis par leur apport : il y a, en d’autres termes, coextension entre la définition et la fonction (ou « sous-fonction »).

On en est loin avec le langage : se focaliser sur ce à quoi il peut servir, ne dit pas de quoi il s’agit ; constitue un obstacle à sa caractérisation en tant que tel ; empêche de se poser utilement la question de cet « usage » ou « fonction » (de quoi parle-t-on, et a-t-on raison de le faire en ces termes ?). Pour nous exprimer à la manière de Chomsky, avec qui nous sommes d’accord sur ce point, cela pousse moins à réfléchir sur cet « organe » en tant que tel et la façon dont il fonctionne que sur sa supposée fonction. Ou bien, par manque de distinction claire, l’argumentation ne cesse d’osciller entre (pour parler toujours comme Chomsky) un « sens étroit » et un « sens large ». C’est net chez Bickerton, dont les définitions se situent constamment entre une comparaison langage/ACS (renvoyant alors de façon explicite à un « échangeable » extériorisé entre « individus ») et la considération de la seule production de sens par le biais des mots, qui lui fait écrire, par exemple, que « le langage est ce qui détermine le sens des mots et des signes et ce qui les combine en ensembles doués de sens » (3) [16].

Cela produit donc une sorte de « fonctionnalisme », focalisé à la fois sur :

  • la communication (puisque supposée nécessiter un apport d’information) ;
  • le sens ou l’information produits (puisque c’est cela qui est communicable).

La situation est ainsi cadenassée : l’un et l’autre deviennent indissociables sous le label « langage ». La critique que nous en formulerons nous paraît aller plus loin que celle de Chomsky, dans la mesure où elle est plus explicite — réfléchissant à ce qui procure un statut à la « communication » (un point faible de son argumentation, par défaut de modèle théorique [17]) —, et plus large de ce fait. Le problème est bien double :

  • le fait, d’abord, de s’en tenir à l’observable manifeste, au détriment des processus psychiques qui le sous-tendent, qu’il est pourtant possible de mettre en évidence par des tests simples (il ne s’agit en aucune manière d’une « boîte noire » que l’on pourrait investir de constructions métaphysiques) ; ici, ne considérer que le sens, plutôt que les mots eux-mêmes, dont la définition, si elle n’est pas ignorée, demeure cantonnée à une question de contenu sémantique ;
  • celui, ensuite, de ne considérer qu’un « langage » omnipotent. Cela entraîne la surdétermination de tout phénomène spécifiquement humain, quand il faudrait plutôt concevoir des processus différents — l’interaction, incontestable, avec le langage (conçu de façon plus restrictive) ne signifiant pas un rapport de dépendance. Cela conduit à l’assimilation relative du langage et de la communication, s’il ne s’agit pas d’un logocentrisme plus généralisant encore.

Ce sont ces deux points que nous souhaitons considérer maintenant plus en détail.

2 Le langage comme information

Le langage, sous la plume de Bickerton, est avant tout orienté vers le sens que les mots participent à produire, et non vers ce qui caractériserait les mots eux-mêmes, comme possibles entités grammaticales. C’est donc par ce biais qu’il s’efforce d’en imaginer l’origine. Comme la plupart de ses challengers en la matière, qui partagent peu ou prou cette façon de penser.

2.1 Syntaxe, sémantisme et symbolisme

Ainsi la première définition proposée, en ouverture de son livre : « Le langage est ce qui détermine le sens des mots et des signes et ce qui les combine en ensembles doués de sens » [18] (3). Certes, c’est avec la syntaxe que le sens donne sa pleine mesure ; c’est « le niveau des énoncés doués de sens » [19] (39), où celui donné par les mots s’enrichit de celui de leurs relations. Bickerton prend le pidgin comme contre-exemple, où l’absence de syntaxe supposée ne permet d’exprimer des nuances que de façon laborieuse. Mais ce sont les mots qui permettent de nommer les choses, plus précisément les classes de choses. Ils sont bien constitués d’une certaine forme phonologique, issue du premier niveau constitutif du langage, mais ils se définissent aussi (la plupart d’entre eux en tout cas) par leur lien aux concepts, dont ils constituent des « ancrages permanents » (208). Si le concept de léopard, par exemple, est constitué de tout ce que nous savons sur les léopards, le « noyau de sens » du mot léopard est qu’il désigne cet animal. C’est donc à la fois par les mots et par leur sens que les choses ont dû commencer. La syntaxe, toujours selon l’auteur, ne peut qu’avoir été précédée dans le temps par un principe de combinaison sémantique : « si les unités ne pouvaient pas se combiner d’abord sur la base de leur sens, elles n’auraient jamais pu se combiner sur des bases structurales » [20] (43). Notons qu’un raisonnement analogue doit être mené au sujet des affixes morphologiques : « ils sont aussi dotés de signification, mais seulement lorsqu’ils sont attachés à des radicaux » [21] (38).

Les ACS ne connaissent pas ce mode de production du sens. Toute l’information qu’ils peuvent transmettre, pour commencer, se résume, en milieu naturel, aux catégories suivantes : interactions entre congénères (l’accouplement constituant un sous-domaine) et survie (alerte d’un danger ; annonce d’une source de nourriture : ce qui serait donc le cas des premiers mots proférés), selon la typologie établie par Marc Hauser — auteur du travail le plus complet sur la question, d’après Bickerton. Ils sont ensuite, on l’a dit, strictement contraints par ces deux limitations (21-22) : les cris sont toujours ancrés dans des situations particulières, hors desquelles ils n’auraient aucun sens (ils seraient même dysfonctionnels [22]) ; ils ne sont émis que dans des occurrences spécifiques, à portée de perception (le cri d’alerte de la présence d’un prédateur n’est émis que si l’animal a repéré sa présence, par exemple). Leur mode de référence est donc beaucoup plus limité : ce sont « des réponses spécifiques à des situations spécifiques » (45). Les mots, en revanche, font sens dans n’importe quelle situation. Ils ne requièrent pas la présence de l’objet qu’ils désignent.

Dans cette perspective, pour que le langage apparaisse, il faut que la référence des éléments, qui sont déjà pourvus de sens, soit déplacée à des généralisations hors situation et présentes dans l’esprit que Bickerton nomme concepts (22). C’est le déplacement, où la référence du cri s’extrait de « l’ici et maintenant » (47). Bickerton raisonne ici avec le modèle sémiotique de Peirce (caractérisée par sa tripartition entre icône, indice et symbole), qui est d’ailleurs avant tout une classification des modes de référence et sa lecture de Terrence Deacon (The Symbolic Species, 1999) qui fait du caractère « symbolique » du langage, et non l’existence de la syntaxe le moteur de son apparition : « le symbolisme était le Rubicon qui devait être franchi pour que nos ancêtres commencent à être humains. » [23] (50).

Les cris animaux, qui réfèrent « directement à des choses présentes dans le monde réel » (182) — ce que Chomsky nomme des « mind-independent entities » — sont de type indexical/déictique. Ils ne peuvent, par définition, faire l’objet d’un déplacement ; les symboles le font, eux, nécessairement ; et les icones en ont la possibilité (52-53). Dans le langage, la plupart des mots, écrit Bickerton, sont symboliques ; mais à l’occasion, ils peuvent être plutôt de l’un ou l’autre type. Et pour lui, « l’iconicité (…) est la voie la plus probable que nos ancêtres ont prise pour entrer dans le langage » [24]. C’est donc en imitant « le bruit de l’éléphant ou le bruit de l’hippopotame » pour signifier son cadavre encore chaud, « Mastodonte mort, nourriture à prendre à une courte marche de distance » [25] et pour convaincre des congénères d’en faire leurs prochains repas qu’a été accompli, par un bienfaiteur resté anonyme, le pas déterminant.

« Dès le premier mot, le langage a dû peser comme avantage adaptatif, conférer un bénéfice. Sinon personne ne se serait soucié d’inventer à nouveau des mots » [26] (24). C’est le cas avec ce scénario. Et peu à peu, à force d’utilisation dans des situations plus nombreuses, ces premiers proto-mots en auraient été détachés pour aller vers le symbolisme « arbitraire » de nos mots : « peu à peu se forme une représentation du son du mammouth dans le cerveau » (219) — un processus qui aurait nécessité des centaines de milliers d’années, puisque mis à part le déplacement, toutes les caractéristiques du cri animal étaient conservées. Le plein symbolisme du langage n’apparaissant qu’une fois « stabilisés » des concepts grâce à l’usage régulier des proto-mots. Bickerton a recours à une hypothèse d’ordre neurologique qui ressemble plus à un deus ex-machina qu’autre chose : là où la perception animale ferait chaque fois appel à des réseaux de neurones différents, les proto-mots finiraient par être produits par (ou liés à) des réseaux spécifiés — un processus de renforcement, dont le résultat serait l’existence de représentations constituées et stables (207).

C’est la conception du langage en niveaux différenciés qui permet de penser une successivité dans l’apparition de ceux-ci au cours de la lointaine préhistoire — des mots aux phrases, en gros, mais l’ordre inverse imaginé par certains ne change pas fondamentalement la donne. Le protolangage, c’est un peu de langage. Une idée qui, selon Bickerton (40), serait acceptée par la plupart des chercheurs. Le problème d’un tel modèle est cependant profond, puisqu’il tend à confondre le langage et le sens. S’il est admis que la production ou la réception d’information naturelle est bien déterminée par le réel qui lui sert de référent, l’hypothèse est beaucoup moins probante en ce qui concerne le langage.

La production naturelle d’information est caractérisée par la perception ; celle-ci constitue une synthèse des informations captées par les organes sensoriels, et son produit est l’objet. Les animaux sont cependant capables d’aller plus loin en associant de façon sérielle ces objets, l’un devenant alors l’indice dont l’autre se fait le sens : à la perception d’un aigle, le vervet réagit par un cri ; à la perception du cri, un congénère qui n’a pas vu l’aigle encore lève la tête (et prend la fuite). On est dans ce que Jean Gagnepain choisit d’appeler lui aussi le symbolisme (1994 ; 66). Un objet est mis pour un autre, qui devient son sens. Et c’est exactement à ce phénomène que renvoient les diverses définitions des mots avancées plus haut. Qu’est-ce qui atteste de l’existence d’un mot, si ce n’est son « cœur de sens » (60) [27], c’est-à-dire son lien privilégié avec quelque chose qui n’est pas de l’ordre du langage mais de la situation extralinguistique ? C’est d’ailleurs cela qui permet qu’on se demande quels ont été les premiers mots prononcés par les homo habilis, c’est-à-dire quel domaine de leur activité a pu mener à ce saut. C’est une conception positivante et naturalisante où le mot est à la fois décomposable en sons et déterminé par ce à quoi il réfère : deux processus d’ordre naturel, non spécifiques à l’humain.

Cette manière de penser est accentuée par le fait de ne considérer des phénomènes que leur résultat positivement appréhendable, et non le processus qui les produit. C’est ainsi que Bickerton affirme —vieille antienne — la similarité des pidgins, du langage des cérébrolésés, des productions des enfants avant qu’ils ne parlent, et celles des primates non humains à qui ont été enseignées des formes variées de signes, « équivalents aux mots référentiels communs » [28] (77). Il s’agit à chaque fois d’ « énoncés courts et sans structure » [29] (40), dépourvus de syntaxe (41) : on est, en somme, dans une déviance plus ou moins grande par rapport à des formulations syntaxiques complètes ou « normales ». Comme si la structure psychique qui les produisait n’avait qu’une importance secondaire — sauf à considérer que les lésions cérébrales renvoient qui en souffre à « l’étage inférieur », en quelque sorte, que celui-ci soit la petite enfance ou l’animalité (un rapprochement qu’on ne commentera pas au-delà de dire qu’il méconnaît largement la clinique neurologique).

2.2 Le fonctionnement structural du langage

Penser déterminer les éléments constitutifs du langage de cette façon est sans issue. Si le découpage du réel dit correspondait aux catégories perceptives, ce serait encore soutenable — à condition, toutefois, de ne considérer comme dicibles que celles-ci, ce qui réduirait drastiquement ce que les mots sont en mesure de désigner, contre toute évidence [30] : ce n’est bien entendu pas le cas. L’explication doit donc être ailleurs.

C’est là que Saussure est d’un grand secours. La tradition intellectuelle dont viennent pour l’essentiel les auteurs en quête de l’origine du langage ignore son travail. Concernant « le concept » (ou signifié), celui-ci n’est pas toujours de la plus grande fermeté chez Saussure, ayant beaucoup d’attaches au sémantisme — ainsi de ce « signifié “bœuf” [qui] a pour signifiant b-ö-f d’un côté de la frontière, et o-k-s (Ochs) de l’autre » (1916 ; 100), et qui, quoique « psychique », renvoie trop à l’animal pour être une pure forme ou valeur structurale.

Mais c’est bien ce caractère structural qui permet d’expliquer les éléments signifiés et d’attester leur existence, dirons-nous à la suite de Gagnepain, et non le sens qu’en relation avec la situation extralinguistique ils permettent de formuler. Il ne s’agit pas là d’une pétition de principe antinaturaliste, mais de la seule conclusion raisonnable aujourd’hui, quoiqu’elle puisse sembler peu intuitive, par décalage avec l’expérience du locuteur. Entendue strictement, la théorie saussurienne de la valeur permet de comprendre que les éléments du signifié sont définis négativement les uns par rapport aux autres ; ils ne valent que par cette opposition, et sont vides de tout contenu. En d’autres termes, ils sont le fruit d’un principe de découpage mental.

C’est valable pour tout élément signifié, comme (pour reprendre la différenciation opérée par Bickerton) :

  • les « affixes » : Masculin, en français, ne signifie rien d’autre que la négation de Féminin dont le choix aurait été possible à la place — dans le cadre de la nécessité du choix de l’un ou de l’autre (dans les constructions grammaticales nominales, par exemple) ;
  • les « mots du lexique » : choisir de dire tel mot, c’est exclure tous les autres mots qui auraient pu être dits à la place et restent disponibles dans le lexique. Bleu, par exemple.

Il y a certes une relation au sens ; mais il s’agit d’une relation dialectique. Elle est composée de deux mouvements contradictoires : la catégorisation purement oppositive produite par « le mot » vient contredire la façon dont est informé le percept (si on prend un cas relevant de la perception) : aucune caractéristique de ce type ne permet d’expliquer le choix du Masculin pour dire le soleil ; une variation très fine de teinte colorée sera tranchée par l’emploi de bleu plutôt que vert. Mais cette catégorisation de nature grammaticale se trouve elle-même contredite par sa confrontation à la situation qu’elle est occasion de dire, et qui produit de la pensée conceptuelle, tout en faisant des concepts quelque chose d’une nature différente du produit de la perception : le soleil peut être rangé à égalité avec la lune parmi les objets célestes, mais l’emploi de masculin pour le dire engage aussi à une éventuelle anthropomorphisation sexuée ; le bleu peut être regardé comme proche du vert dans le spectre du nuancier, mais, dans la catégorie conceptuelle bleu sont rassemblées des couleurs assez éloignées les unes des autres pour que certaines ne soient pas perceptivement proches du vert. L’élément signifié reste par ailleurs disponible pour dire tout autre chose : masculin peut signifier la différence sexuée entre deux êtres (le-chien-Ø/la-chien-ne) ; bleu peut dire un hématome (qui a rarement la couleur usuellement dite par le mot), la qualité de cuisson d’une viande… rouge, une équipe sportive dont le maillot n’est pas toujours de cette couleur, etc.

Cela a deux conséquences importantes, qui impliquent de reconsidérer l’idée d’une évolution vers le langage — qu’il puisse y avoir « plus ou moins de langage », en tout cas.

La première est l’impropriété. Elle caractérise les éléments signifiés, au contraire, donc, de la façon dont Bickerton définit les mots, par excès de naturalisme. Si la distance à l’objet, qu’il remarque, peut être vue comme une aperception de cela, il n’en reste pas moins au milieu du gué. Il y a encore loin, en effet, d’un symbole détaché de « l’ici et maintenant », et où l’ambiguïté ne concerne que certains mots (44) — des cas spectaculaires, d’ailleurs liés aux acceptions en langue et non au principe du langage lui-même, qui lui masquent la généralité du phénomène —, à un fonctionnement qui s’abstrait de tout sens, à un découpage mental qui l’évide. Que l’information « puisse être passée, présente ou future, ici, là ou n’importe où » [31] (49) entraîne, bien sûr, une labilité de sa production sans commune mesure avec le mode animal, où seuls « présent » et « ici » sont possibles. Mais il n’y a alors pas déliaison en soi de l’objet, de tout objet ; seulement la capacité à l’évoquer aussi lorsqu’il est absent. C’est aller moins loin que Hauser et al. lorsqu’ils écrivent (2002 ; 1576) que tout mot peut référer potentiellement à n’importe quel concept, du fait de l’absence de relation directe du mot à la chose :

« À la différence des meilleurs exemples animaux de signaux putativement référentiels, la plupart des mots du langage humain ne sont pas associés à des fonctions spécifiques (comme des cris d’alerte ou l’annonce de nourriture) mais peuvent être liés, virtuellement, à n’importe quel concept auxquels les humains peuvent accéder. De telles utilisations sont souvent particulièrement complexes et séparés de l’ici et maintenant. Même pour les plus simples mots, il n’y a typiquement pas de relation simple mot-chose, si “chose” doit être compris comme indépendant de l’esprit. »

 [32]

Finalement, si Bickerton pense un concept que nous pouvons comprendre comme l’effet de la dialectique langagière, c’est dans un continuum « mot-syntaxe » qu’il le place, puisque c’est au niveau syntaxique que se produit le sens dans toute sa richesse : « les mots, écrit-il, ont peu de sens jusqu’à ce qu’ils soient combinés avec d’autres mots » [33] (44). Une caractéristique dont il estime l’apparition tardive : la syntaxe est « peut-être devenue possible seulement parce que deux millions d’années d’usage du protolangage ont apportés des modifications significatives dans le cerveau de ses utilisateurs » [34] (50). La différence est pour lui essentielle avec le fonctionnement animal, pour lequel le sens est dans l’unité même, et où la combinaison est inexistante (ce que certains éthologues lui contesteront, mais ce n’est pas notre propos [35]). « Pour savoir ce dont vous parlez, vous devez prédiquer » [36] (45). Ce qui revient, dit-il à combiner des mots. Or l’assertion prédicative, si elle prend appui sur des phénomènes grammaticaux qui la sous-tendent ouvre à l’ordre logique de la proposition : c’est-à-dire à l’investissement sémantique de la grammaire en fonction de la référence à dire (Jongen, 1993 ; 170).

Au final, de tels modèles du langage sont naturalistes parce qu’ils sont mécanistes, c’est-à-dire inspirés par les techniques qui déterminent les conditions de possibilité des sciences de la nature modernes — l’épistémologie galiléenne, où il n’y a pas de mesures sans instruments de mesure, et sans non plus d’éléments matériels à mesurer. Cette façon de voir, dont l’importance actuelle en sciences du langage doit beaucoup à Chomsky, conduit presque nécessairement à concevoir des processus linéaires, en niveaux successifs, comme les « trois niveaux du langage » (1 : phonologie ; 2 : morphologie ; 3 : syntaxe), et à la prise en compte des seuls éléments matériellement saisissables. D’où des modèles qui, par-delà des divergences mineures, vont du son au sens. C’est incompatible avec une compréhension d’un ordre grammatical, où les constituants, signifiés comme signifiants, n’ont justement aucune matérialité — quoique déductibles des caractéristiques de la performance (phonétique notamment), qui, elles, en ont.

La seconde conséquence du modèle qui guide notre réflexion est que l’intégralité de la grammaticalité (ou signe) est constituée par un même principe d’analyse, à la fois bifacial (signifiant/signifié) et biaxial (générativité/taxinomie), qui ouvre à la compréhension de ce que sont « les mots » si l’on ne peut les réduire à des « blocs » déterminés comme tels par la référence.

La grammaticalité est bifaciale : c’est un principe d’analyse double, à la fois de la réalité à laquelle donne accès la perception (par exemple) — c’est le signifié — et de la réalité physiologique permettant de produire du son vocal [37] — c’est le signifiant. Elle s’applique donc à la fois sur les deux parties du mode animal de production d’information, l’indice et le sens. La relation symbolique qui constitue ces derniers comme tels est de nature sérielle, explique Gagnepain (1994, 66-67) ; rien n’empêche donc l’objet sens (nommons-le O2) d’un indice O1 de devenir lui-même l’indice dont un objet O3 serait à son tour le sens [38]. C’est d’ailleurs très généralement le cas :

On ne s’aventurera pas plus sur le terrain des sens produits, dont les éthologues eux-mêmes se méfieraient peut-être. Mais le principe est là. Indices et sens sont donc de natures diverses — ce qui rend peut-être non pertinent le fait de considérer de façon séparée les manifestations gestuelles et vocales des primates non-humains (et de chercher à savoir lesquelles sont des précurseurs du langage).

Dans le langage, cette sérialité est brisée par l’instauration d’une relation réciproque entre O1 et O2, qui les transforme profondément : un principe mental d’analyse nouveau vient prendre place dans le processus, au cours duquel ces objets se trouvent vidés de tout contenu « extérieur », et qui opère des partitions où la nature n’a plus de part : c’est la cause de l’impropriété. Quelles raisons ont pu faire qu’une telle transformation se produise ? Disons, comme Isaac Newton, hypotheses non fing[imus]  ; mais c’est un tel fonctionnement que l’on constate.

C’est ce qui, à partir d’objets perçus produit des catégories morphologiques et lexicales : le signifié. C’est ce qui, à partir des possibilités vocales et auditives humaines produit des catégories phonologiques, qui ne sont en rien « des sons dénués de signification » (38) : du son est certes émis et perçu ; mais il est sous-tendu par une analyse selon les catégories purement abstraites de la phonologie, qui y distingue des oppositions pertinentes — et fait d’ailleurs que lors de la phase de réinvestissement dans une prononciation (la phonétique) nous n’entendons peu ou pas le reste.

L’un précède d’autant moins l’autre que les deux « grilles » d’analyse se justifient mutuellement : telle analyse phonologique n’est pertinente que parce que des éléments signifiés ne se distinguent que par elle (les fameuses paires minimales des linguistes) ; telle différenciation signifiée ne s’atteste que par une différence quelconque qui est produite dans les éléments phonologiques. Cela conduit à repenser le concept d’arbitrarité : ce n’est pas le sens qui est arbitraire par rapport au son émis, mais l’élément sémiologique par rapport à la phonologie constituant sa marque, et l’élément phonologique par rapport à la sémiologie qui l’atteste.

Ce principe d’analyse se trouve dédoublé sur chaque face en identités exclusives les unes des autres (taxinomie), et unités segmentées par rapport aux autres (générativité). L’anthropologie médiationniste parle de biaxialité. Une double analyse qui conduit à distinguer ce qui est le plus souvent confondu, soit, sur la seule face du signifié :

  • des identités : par exemple ce que Bickerton appelle « les affixes », qu’il regarde comme non autonomes (puisque ne faisant sens que dans le cadre du « mot »), mais pas plus que l’élément lexical, qui a autant « besoin » des affixes que l’inverse. Dire « un simple nom », c’est certes dire une identité signifiée lexicale ; mais c’est aussi dire… un « nom », c’est-à-dire une unité impliquant nécessairement — en français — au moins un genre et un nombre en plus de cet item lexical.
  • ces unités grammaticales, dont l’autonomie est le propre. Sous leur forme minimale — « un nom », en particulier —, ils sont fréquemment positivés comme en soi « atomique » du langage, du fait de leur lien avec une référence palpable lors de leur investissement sémantique dans la conjoncture. C’est prendre les choses à l’envers. L’unité grammaticale ne se réduit pas à cela d’ailleurs, puisqu’elle caractérise aussi bien des énoncés tels que « ce-pour-quoi-je-suis-venu » ou « dans-cette-direction-là », où par rapport à « je-viens » ou « la-direction », la matrice verbale ou nominale comporte moins de virtualités laissées vides, sans que rien ne soit changé du point de vue segmental.

On comprendra de cela que le concept de syntaxe soit différent du concept habituel, utilisé par Bickerton comme beaucoup d’autres — un ensemble d’opérations logiques sur des éléments (« des mots ») qui ne seraient pas de même nature qu’elle ; et qu’on ne puisse pas non plus la considérer comme une combinaison d’éléments. Elle est simplement une conséquence du fonctionnement concomitant de ces deux axes d’analyse formelle : la solidarisation d’une pluralité d’unités en un syntagme (ou rapport syntaxique), par restriction de leur capacité à l’autonomie. Dans « Jean == connaît == Pierre » — pour donner un exemple simple —, l’autonomie de « il-le-connaît » est ainsi restreinte deux fois par sa double intégration dans deux syntagmes où cette unité verbale devient verbe-de-sujet et verbe-d’objet : ce qui se marque (notamment) par le double effacement des partiels verbaux « il » et « le ». Un type d’opération qui engendre des énoncés plus complexes que les unités isolées. En considérant la récursivité [39] comme la caractéristique définitoire du langage, Chomsky raisonne donc par synecdoque, puisqu’il ne s’agit que d’une des conséquences de son fonctionnement.

Ce modèle de la grammaticalité ne propose pas d’hypothèses sur la façon dont a pu s’opérer le saut symbole/signe au cours de l’évolution. Ce n’est pas de son ressort. Il apporte sa pierre à l’édifice, cependant, par les doutes qu’il émet sur les voies empruntées — en tout cas sur les explications proposées. Les modèles généralement esquissés du langage, en effet (et notamment celui exposé par Bickerton) ne nous semblent pas correspondre le mieux possible à la réalité observée. Peut-être même est-ce le modèle de ce qu’est l’humain dans son ensemble qui est ici problématique.

La réflexion de Bickerton ne vise d’ailleurs qu’un protolangage, et il reste à expliquer l’apparition du langage en tant que tel — incluant ce « troisième niveau » qu’il nomme « la syntaxe ». Si le déplacement constitue le point de rupture avec le fonctionnement animal et qu’il en est fondamental, il laisse sans explication :

  • comment on est alors passé des premiers « proto-mots », « morceaux indivisibles de son » [40] (231) aux phonèmes constituant les mots, donc à la fois ses niveaux 1 et 2. Du point de vue d’un modèle à composante structurale comme celui que nous avons présenté, aucune explication satisfaisante ne peut sortir de telles prémisses : la structure ne peut guère être conçue autrement qu’advenant en une fois dans son principe. Des scénarios tels que ceux d’une acquisition progressive de règles, comme celui de Pinker (1994) sont de ce fait moins que probables. On sera d’accord avec Hauser et al. (2002) lorsqu’ils n’envisagent pas sérieusement une progressivité vers le langage — soit on a accédé à la récursivité, écrivent-ils, soit non ;
  • comment est apparue la syntaxe, avec son principe « hiérarchique ». Bickerton en voit les linéaments « dans les derniers stades du protolangage » (180), dont la prédication, qui selon lui, en relève : et cela lui suffit ; du fait du fonctionnement épigénétique, « une fois que c’est parti, ça avance tout seul » (ibid.). Il ne voit pourtant l’apparition de la syntaxe qu’avec celle d’homo sapiens — une complexité dont l’existence lui semble justifiée par ce que suggèrent de complexité culturelle les restes archéologiques (échanges de biens, indices d’une peinture corporelle, etc.). Soit il y a une centaine de milliers d’années tout au plus : au moins 1,5 million d’années après l’apparition du protolangage. Mais la rapide esquisse d’une explication par l’expression des gènes grâce aux niches se trouve mise en doute lorsque Bickerton n’envisage aucune progressivité du processus de changement : « Il n’y a pas pu avoir, comme certains semblent le supposer, une série de changements dans le protolangage qui ont emmené graduellement plus près du véritable langage ; soit un énoncé est structuré hiérarchiquement, soit il ne l’est pas » [41] (234).

En repérant ce qu’il estime être la première discontinuité, qui pourvoirait « Adam » d’une « langue », l’auteur exécute bien une partie de son programme. Pour le reste, il ne fait que repousser le problème sans lui apporter plus de solution que nous, qui n’y prétendons pas.

3 Le langage comme communication

3.1 La fonction sociale

La focalisation du raisonnement sur le sens est liée au fait que le langage est toujours (et uniquement) envisagé sous l’angle de sa fonction de communication. Qui plus est, c’est un contenu communiqué qui correspond peu ou prou à ce que la doxa contemporaine nomme le sens propre. Le concept ici envisagé est confondu avec un savoir sur lequel existe un certain accord social. Il y a un concept de léopard, et c’est l’animal ; malgré le léopard en vitrine ou le léopard héraldique (qui, d’ailleurs, est un lion). Si l’humain parle, c’est pour parler à d’autres : il n’est pas différent sur ce point de toutes les autres espèces animales. C’est d’ailleurs sous cet angle seul qu’est envisagée l’apparition du langage : à quel besoin social a-t-il répondu ? quelle information à communiquer aux congénères a pu enclencher le processus ?

D’où une comparaison avec les ACS plutôt qu’avec le mode animal de production et de réception d’information en lui-même, considéré comme secondaire : le cri (ou tout autre modalité d’expression) sur lequel l’attention se concentre a pour objectif l’action sur les congénères. Les animaux, pourtant, sont nécessairement capables d’une production d’information plus grande que ce qu’ils en communiquent, ce que montre leur capacité à résoudre des « problèmes complexes » mise en évidence pour de très nombreuses espèces éloignées les unes des autres, et parfois inattendues, comme les perroquets gris du Gabon ou, plus encore, les pigeons [42]. Mais le champ couvert par les ACS, comparé à celui du langage, est très restreint, et leur fonction diffère. Ce qu’ils permettent de communiquer est très limité, et ne peut y déroger : au contraire du langage, dans lequel la nouveauté de l’information communicable est peut-être le trait essentiel [43] ; dans les ACS, « la nouveauté serait perturbatrice » [44] (48) — puisqu’elle irait à l’encontre de leur fonction.

Si l’on suit Bickerton, il n’y a d’ailleurs pas d’information véhiculée par les ACS, ou alors seulement de façon secondaire ; c’en est un « sous-produit » (48) : leur objectif est la manipulation des congénères, de façon à augmenter les capacités de survie du destinateur. Dans le langage à l’inverse, l’information est première, et l’amélioration des chances de survie est très secondaire. Ainsi conçu, le « système de communication » ne peut être pris qu’en bloc, et ne peut remplir qu’une sous-fonction ou une autre : faire agir l’autre ou lui apporter de l’information. Cette étrange façon de voir est liée à la fois à la seule considération du « résultat » extérieurement saisissable (et à la supposition qu’il est coextensif au processus qui le produit), ainsi qu’à la séparation stricte faite entre langage et ACS selon leur fin, quoiqu’ils demeurent l’un et l’autre définis comme des moyens de communication. On a vu précédemment que s’il fallait bien opérer une différence nette entre les deux, celle-ci était à situer dans le processus de structuration de l’information. Une autre différence existe cependant, qui implique de se pencher sur le concept de « communication » — ce qui sera fait après les remarques suivantes.

Certes, le langage, au regard des recherches sur son origine, se différencie des autres systèmes de communication par un fonctionnement qui lui est propre, et une relation différente à la référence. Mais il demeure un « outil de communication » — d’où l’importance des débats sur le précurseur (vocal ou gestuel) de son mode indiciel. Il ne s’agit pas de prétendre — Bickerton est très clair sur ce point — qu’il s’agit d’un simple moyen d’expression des pensées, qui seraient constituées indépendamment ; au contraire, c’est le langage qui a peu à peu modelé la façon humaine de penser : « avant que les façons typiquement humaines de penser croissent, le langage lui-même a dû croître » [45], écrit-il (210). Mais cela en fait toujours un « moyen de communication », moins considéré comme partie structurante du psychisme humain, et dès lors forcément présente à tout moment (puisque nous pensons, donc concevons, à peu près sans interruption) que comme un objet « extérieur », utilisable ou non. Bickerton en veut pour preuve les pidgins : comme la syntaxe, considère-t-il, y disparaît, cela fait de ce mode d’échange le plus proche parent possible du protolangage de nos lointains ancêtres. Une telle idée, qui peut sembler saugrenue, confond notamment le langage comme principe analytique du réel, et le fait qu’il se constitue en des usages sociaux communs, des langues, dont les pidgins constituent des substituts lorsque le commun manque et qu’on doit échanger quand même.


3.2 Une communication sans personne

Le lien privilégié établi entre le langage et la communication conduit naïvement à négliger la ou les facultés mêmes qui permettent qu’il y ait communication — un pluriel requis par l’éventualité d’une différence entre l’humain et le reste des espèces sur ce plan aussi. Et cela avant même de contester qu’une fonction puisse définir une faculté cognitive.

On sera, pour commencer, de l’avis de Hauser et al. (2002 ; 1969), qui « [distinguent] — si l’on adopte leur vocabulaire — entre des questions concernant le langage comme un système de communication et des questions concernant les computations sous-jacentes à ce système » [46] : une distinction classique chez Chomsky, mais assez rare dans le champ des études sur l’origine du langage pour être notée. On ne pourra être aidé, cependant, par la caractérisation de la communication faite par ces auteurs, qui ne leur permet pas, selon nous, de tirer tout le parti possible de leur opposition à cette assimilation. Le langage, à les lire, vient simplement se greffer sur les systèmes sensorimoteur et communicationnel-intentionnel. Pour Chomsky, dont les propos sont rapportés par Bickerton (181), cette « extériorisation » n’est que seconde, et contingente par rapport à l’aptitude elle-même, et cela a aussi été le cas dans l’histoire, où elle n’est advenue que secondairement à l’apparition chez un petit groupe de nos ancêtres de la récursivité — donc de la « pensée complexe » et du langage — après un « recâblage du cerveau » : une position, au passage, diamétralement opposée à celle de Bickerton et de la plupart des chercheurs.

On est, dans tous les cas, dans une conception physicaliste de la communication. Chez Chomsky, il s’agit de façon explicite d’un « mécanisme de sortie » au sens le plus machinique du terme ; mais en général, le processus est décrit comme simple envoi d’un message (d’informations pour le langage ; d’une injonction à agir pour les ACS) sous forme de « code » (144) en direction d’une entité depuis une autre, l’existence d’aucune ne faisant problème — ce qui s’accommode très bien d’un fonctionnement par indice/sens. Destinataire et destinateur existent en soi, pour le dire autrement. Il y aurait, chez les humains et chez les autres animaux, une certaine aptitude à la « communication », si l’on accepte de reprendre ce terme, qui doit être précisée, et dont l’éventuelle identité doit être discutée. Mais l’ensemble des auteurs se contente, à nouveau, de constater un résultat, l’échange, en n’imaginant pas que cela puisse ne pas permettre d’expliquer ce qu’il est. Ce qui pose une deuxième fois problème pour la consistance des arguments avancés sur l’origine du « langage » — le concept se trouvant là une deuxième fois imprécis.

Un des points faibles importants des modèles en question est leur ignorance de toute sociologie, et donc l’absence de toute théorie réelle de ce qui permet une communication. Un cas typique de l’isolement disciplinaire dans les sciences humaines. C’est au premier chef le cas avec Chomsky. Le monde social n’est pour lui qu’un des paramètres de « l’environnement extérieur » (à l’individu), au même titre que les environnements physique, écologique ou culturel (Hauser et al., 2002 ; 1570) : il ne peut donc avoir d’influence sur ce dont il est question — si ce n’est pour l’activation dans tel ou tel sens des paramètres déterminant les différences (superficielles) entre les langues [47]. Mais Bickerton n’est pas mieux loti, pour qui la société, c’est peu ou prou le fait d’être ensemble — d’où le fait qu’il puisse sans difficulté de principe comparer les insectes eusociaux en quête de congénères pour rapporter une proie trop grosse pour un seul, les primates, les humains… Il y a « société » parce qu’il y a « des instincts sociaux » chez les individus, pour reprendre une formule légèrement tautologique de Darwin dans La Descendance de l’homme (1871).

L’idéologie actuellement en vigueur dans le monde savant veut que la communication soit un phénomène central pour comprendre l’humain. Il ne s’agit pourtant que du résultat de la société, ou de la capacité humaine de socialité : c’est en elle que l’explication réside. C’est à la fois l’assimilation du langage comme production d’information (ou représentation) à l’échange, et le physicalisme plus ou moins implicite des modèles dominants qui procurent une place indue à ce concept. Cela grève à la fois la compréhension du langage lui-même et celle de ce qui se joue dans l’échange lui-même.

L’idée de Bickerton selon laquelle un « système de communication » serait, selon les cas, soit délivrance d’information, soit action sur « autrui » est même très anachronique en regard du savoir couramment accepté par ses pairs linguistes. Certes, cela vient en appui de sa théorie du déplacement ; mais cela va surtout à l’encontre des conclusions par exemple de John Austin (Quand dire c’est faire, 1960), qui doit admettre que tout propos relève des deux à la fois, et qu’à côté d’une production d’information, l’énoncé le plus « factuel » influence ou « manipule » également son destinataire. Et si c’est le cas — il nous faut pousser le raisonnement —, ce n’est pas parce qu’il y aurait une seule chose, le propos, qui serait pourvu de deux fonctions ; c’est parce qu’on observe là les effets de deux choses — deux facultés humaines fondamentales et différentes, qui se rencontrent là incidemment : le langage et la socialité.

Chez les espèces non humaines, ce qui est communiqué tient à ce qui fait les interactions entre congénères, puisque c’en est constitutif. Reprenons les catégories proposées par Hauser sur ce qui fait l’objet d’échanges (voir 2.1. ci-dessus). Que le comportement symbolique soit du cri ou ne le soit pas, comme l’épouillage chez les singes ou le fait de porter un petit sur son dos, cela n’est pas différent. Et n’ôte en rien la capacité représentationnelle de l’animal, qui demeure présente.
Chez l’humain les choses se présentent d’une autre manière ; la structure même de l’échangé s’en trouve transformée, et ne peut être réduite à son résultat apparent. L’être humain est, comme tout animal, un individu, c’est-à-dire « un spécimen de l’ensemble constituant l’espèce » (Le Bot, 2010 ; 55), apte à la sexualité comme à la génitalité. C’est également, comme la plupart, un sujet, issu d’un processus d’incorporation qui détermine en même temps l’environnement de ce corps. Cela donne à l’individu organique une autonomie et une permanence, au-delà de l’immédiateté des situations dans lesquelles il se trouve placé : bref, une existence. C’est ce qui « permet une certaine décentration, tant dans l’espace que dans le temps » (ibid. ; 58). Celle-ci correspond à ce que des chercheurs trop focalisés sur la représentation appellent « la théorie de l’esprit » : un certain nombre d’espèces outre l’humain en font montre (Le Bot, 2014). C’est cette décentration, également, qui permet la capitalisation de l’expérience sous forme de mémoire, et, dès lors, une capacité à l’apprentissage. C’est dire que « l’individu » ne va pas plus de soi que le reste, et qu’il importe, déjà, de ne pas le confondre avec cet autre niveau d’organisation que nous nommons le sujet [48].

Par surcroît, l’humain, avec la puberté, développe un aspect supplémentaire de cette capacité « relationnelle », qui fait qu’il ne se réduit pas à la condition de sujet naturel, mais est, au contraire, un être social, qui porte la société en lui et la produit continûment. La théorie de la médiation nomme ce processus la personne. La société, constituée de classements et de délimitations de statuts et de domaines de responsabilité, qui n’ont rien de naturel, provient d’une double analyse de la sexualité (l’accouplement) et de la génitalité (l’élevage des petits) naturelles. Cette analyse vient les évider au profit de frontières arbitraires oppositives et distinctives, et détache ainsi l’être humain de l’existence pleine du sujet. La personne est ainsi hors temps, hors espace, hors milieu ; elle est ce qui permet toujours de s’en absenter, et d’avoir la « marge de manœuvre » du pas de côté : une autonomie sociale, différente de l’autonomie par rapport à son environnement que procure l’incorporation du sujet ; elle est, par là même ce qui produit la stratification sociale comme l’historicité. Elle est en effet ce qui nous fait nous approprier le monde dans lequel nous vivons, en instituant des frontières.

Ce processus fait que les humains se singularisent, parmi les espèces, notamment par l’échange — d’informations comme de tout autre chose [49]. Le fait qu’ils coopèrent entre eux sans commune mesure avec ce qui existe chez les autres primates, mis en avant par le scénario de Bickerton, peut être vu comme une des conséquences apparentes de cette capacité. Mais sans remarquer le malentendu qui constamment la sous-tend, et la rend toujours précaire : c’est-à-dire toujours renégociable ; sans remarquer que la coopération ne se fait pas tous azimuts. « La théorie de la personne fait [en effet] l’hypothèse d’une “fonction” sociale, reposant non plus sur l’antagonisme du singulier et du collectif, mais sur les rapports dialectiques d’un processus de divergence (instance) et de convergence (performance) » (Le Bot, 2010 ; 73). Pour qu’il y ait échange, il faut qu’existent les conditions de cet échange, et donc une divergence préalable que l’échange tente de combler. On est donc loin de la situation décrite par la plupart des auteurs, où il suffit d’une impulsion liée à la situation (le recrutement pour le charognage de haut niveau, etc.) pour que des mots soient créés et que, comme par magie, l’échange s’instaure.

Nous sommes ici face à une deuxième discontinuité entre l’animalité et l’humanité. A côté de celle existant entre le symbolisme et le langage, il y en a une autre, qui spécifie tout autant l’espèce humaine comme particulière au sein du règne animal, entre le sujet et la personne — entre l’espèce et la société ou entre le devenir et l’histoire, pour le dire autrement. Cela vient fragiliser les comparaisons faites entre primates non humains et humains dans leur principe.

Bickerton souligne à différents endroits (104, 202, 214) qu’une des différences majeures entre les humains et les autres espèces est la grande capacité des premiers à la créativité, à l’innovation, ou à la « résolution de problèmes » nouveaux par la création de comportements, là où cela reste des plus rares chez les non-humains (il cite le cas classique de ces macaques japonais devenus laveurs de patates dans l’eau de mer et celui des ours pilleurs de poubelles dans les parcs naturels aux Etats-Unis) ; pour lui, il s’agit quasiment d’une seconde discontinuité et nous le rejoignons, à partir du moment où l’humain a accédé à l’ordre de la personne, producteur de ce qu’il est coutume d’appeler « les cultures ». La biologie des comportements et la question de l’adaptation de l’espèce sont loin d’expliquer à elles seules la capacité humaine à faire société. Ne pas l’avoir conçu conduit finalement l’auteur à un naturalisme contradictoire avec son argumentation « discontinuiste ».

Ainsi qu’il le remarque, l’anticipation comme la rétrospection n’existent pas dans les cris animaux : « Aucun animal ne peut se servir du cri d’alarme contre un prédateur pour rappeler à ses compagnons le prédateur qui est apparu hier, ou le prédateur qui tourne souvent autour du trou d’eau. Aucune chance d’un avertissement anticipé, aucun retour sur ce qui a mal tourné la fois précédente. Chaque énonciation d’une unité d’un ACS est attachée à ce qui se passe dans le voisinage immédiat à l’instant même » [50] (22). Mais s’il ne le peut, c’est, déjà, parce que rien pour l’animal n’existe comme « hier » (qui ne se situe que par rapport à un « aujourd’hui »). Et la raison n’en est pas langagière. Le langage n’a que faire, en tant que tel, du temps, et pas plus du temps tel qu’humainement organisé. C’est la personne qui donne cette prise de distance ouvrant l’accès à la projection dans le futur comme dans le passé, et donc à la capacité de planifier comme à celle de récapituler. Passé et futur n’existent pas en soi, pas plus que le potentiel impliqué par la planification. Ce sont des fruits de la capacité à s’extraire du devenir, de la pure présence que constitue l’existence naturelle [51], pour en faire la récapitulation. Tout ce dont un animal ne semble pas capable, outre qu’il ne peut le symboliser.

L’existence d’une argumentation animale est de ce fait elle aussi discutable. Or la capacité d’argumenter fait partie de plusieurs des scénarios d’apparition du langage (notamment Bickerton et Jean-Louis Dessalles, pour qui elle sert des objectifs politiques : Cf. « Ethologie du langage », in Dessalles et al., 2010). Ainsi, chez le premier : « Le plus gros problème rencontré par nos ancêtres en quête de recrues était donc d’amener ces recrues à agir en unité. Ils avaient, d’une façon ou d’une autre à convaincre les membres des autres sous-groupes qui formaient leur bande » [52] (159). Or argumenter, c’est défendre son point de vue contre un autre, différent ; mais pour cela, il faut déjà qu’il y ait des points de vue. Et ceux-ci constituent une appropriation de la réalité, typiquement humaine. L’animalité est,elle, caractérisée par des positions beaucoup plus « figées » dans un groupe : convaincre ne fait pas partie de la panoplie possible dans une relation dominant-dominé, par exemple. Convaincre, et donc argumenter à cette fin, c’est chercher à dépasser le désaccord de fond, lié au principe même de la société (qui, en même temps, rend possible un échange, toujours potentiellement polémique). C’est, dans son propos même, prendre en compte l’autre à qui l’on s’adresse : ce qu’on dit présuppose sa différence, et cherche à la réduire par l’anticipation de ses possibles objections dans la formulation même — ce dont, les auteurs le reconnaissent, aucune espèce autre que l’humaine n’est capable [53].

La narration est justiciable d’un raisonnement similaire. Cette fois, c’est la thèse de Bernard Victorri selon laquelle c’est de la nécessité de raconter que le langage aurait émergé d’un protolangage via la syntaxe qui s’en trouve ébranlée. Il en aurait été ainsi, selon lui, pour « échapper aux crises récurrentes qui déréglaient l’organisation sociale » affaiblie par la perte des « régulations instinctives » qui font que les conflits ne mettent pas en danger la vie physique même des membres du groupe chez les primates non-humains actuels comme les chimpanzés (« A la recherche de la langue originelle », in Dessalles et al., 2010 ; 116). Ce n’est pas que cela soit logiquement inenvisageable ; c’est que cela fait dépendre crucialement l’apparition d’une faculté constitutive d’une autre, forcément déjà présente, et sans lien nécessaire avec elle : la faculté à la narration, c’est-à-dire au récit, à l’histoire — qui implique celle de produire de l’événement —, cela dépend, tout comme « l’organisation sociale », de la personne.

Ces explications font donc face à un problème important : à focaliser sur le seul « langage », même conçu d’une façon exagérément accueillante, elles ne se rendent pas compte que l’apparition de celui-ci, si on les suit, est conditionnée par l’existence d’une autre capacité elle aussi spécifiquement humaine. C’est une difficulté en soi de considérer qu’une faculté puisse naître d’une autre ; mais puisque les auteurs en question font du langage plutôt une sorte de « comportement », cette objection de fond ne les atteindra peut-être pas. En revanche, arguer que, pour sortir de l’animalité, l’espèce humaine a dû avoir recours à une capacité qui l’en avait déjà fait sortir, c’est un obstacle logique qui ne peut qu’être considéré. Et qui montre, par là même, l’impasse que représente le fait de vouloir que tout propre de l’homme soit langage.

Conclusion : l’arbre qui cache la forêt

Un récit de l’origine

Le raisonnement que nous venons de faire à propos des raisons données à l’apparition du langage doit être également conduit au sujet des travaux savants qui les élaborent.
On en conclut que parler d’explication en ce qui concerne la recherche de l’origine du langage, revient à jouer sur les mots : on y est moins, en effet, dans une explication au sens logique du terme (qui formule des hypothèses sur ce dont sont faits les constituants de la réalité), même si elle n’est pas absente, que dans l’ordre du récit — aussi bien informé soit-il. La question de la spéciation, qui implique la différenciation de ce qui était auparavant identique n’est pas une question historique. Celle de l’origine, en revanche, l’est. Il n’y a pas d’autre origine que celle récapitulée à partir du devenir naturel grâce à la capacité de personne ; on devrait d’ailleurs mieux dire origination. Les récits de l’origine eux-mêmes n’en sont donc pas moins tributaires que les raisons alléguées par leurs auteurs à la naissance du langage, et il se présentent, de fait, comme des intrigues classiques [54]. Ils comportent, comme toute histoire, une nécessaire part de fiction, c’est-à-dire l’écart, insuppressible, entre la situation vécue et son appropriation récapitulative — d’autant plus nette ici qu’il s’agit ici de plonger dans des temps dont le caractère fabuleux est amplifié par la minceur des éléments permettant de le (re-) constituer. De la même manière que toute production de causalité logique ne peut éliminer la distance qui reste à son objet ; de la même manière que toute mesure appareillée d’un phénomène ne peut que dépendre de la précision de l’appareil, dont la nature n’est pas ce qu’il mesure : mais dans son ordre sociologique propre, qui diffère de ces deux-là. Le sérieux de la démarche n’est pas en cause, non plus que sa légitimité, ni, sans doute, sa nécessité (est-il possible de s’en abstenir ?) ; mais elle s’apparente plus à la recherche de crédibilité d’un témoignage qu’à l’explication causale d’un phénomène général. Cela donne de quoi comprendre de façon renouvelée les réticences de Saussure ou Chomsky : expliquer un fonctionnement humain valable de façon générale et raconter l’origine, c’est-à-dire faire le récit d’un événement particulier, ne constituent pas le même projet. Et il n’y a, en tout cas, pas de gain à les confondre. Il est, pour finir, piquant de remarquer que les auteurs, à la recherche des « raisons » d’une discontinuité humanité/animalité, passent à côté du fait qu’ils en mettent en œuvre une autre, où le langage n’est concerné que très incidemment.

Une conception logocentriste de l’humain

Ce qui obère les théories qui sous-tendent ces reconstructions historiques, c’est que le langage est pour elles l’alpha et l’omega des capacités humaines. Et il est difficile de dire si c’est dû au logocentrisme foncier de la culture occidentale ou si c’est par déformation professionnelle ou disciplinaire (les auteurs ne voient qu’à travers la lunette déformante de leur spécialité — ce qui rejoint d’ailleurs la première hypothèse, tant ce logocentrisme est sans doute moins logique qu’ontologique, centré sur soi et le périmètre de compétences de son métier). L’humain, c’est le langage. Nous l’avons souligné pour la « communication », avec laquelle l’assimilation fait partie des évidences inquestionnées à l’heure actuelle, mais ce réductionnisme est général. Avec parfois une ingénuité peut-être feinte, comme lorsque Bickerton déclare : « personne n’est plus rapide que moi pour attribuer quoi que ce soit d’uniquement humain au langage » [55] (167). Cela prend deux formes différentes.

Des processus dont le statut mériterait interrogation sont tout simplement effacés par la focalisation sur le langage. C’est le cas de ce que nous appellerons l’intention, pour faire simple — celle du premier hominidé qui a proféré le premier « proto-mot », par exemple, celle de tout autre humain ensuite (mais s’agit-il ou non de la même chose ?). De nombreux courants de la philosophie et de la psychologie trouveraient à redire à cette absence de questionnement, et à raison. Nous en voulons pour preuve le raisonnement mené par Victorri (op. cit., in Dessalles et al., 2010 ; 107-124), qui propose l’hypothèse que le langage serait apparu pour formuler les grands interdits permettant la régulation sociale et pour éviter que le groupe n’explose dans une violence endémique. Mais qu’est-ce que cet interdit ? Si le langage est apparu pour permettre de le dire, on suppose que son existence le précédait : qu’en dire alors dans un modèle de l’humain ? Même s’il ne s’agit pas, dans le propos du linguiste, de faire du langage le seul critère de l’hominisation, mais plutôt « le mode de communication des hominidés » (ibid., 109), on peut estimer que se poser la question modifierait le modèle dans son ensemble, comme ce serait le cas au sujet de la communication, qu’il faut alléguer à la socialité, et non au langage, pour en faire un phénomène social parmi les autres, sans spécificité à cet égard.

D’autres processus n’ont aucune autre existence que d’être une conséquence du langage. Chez Bickerton, c’est le cas du social, nous l’avons vu [56]. C’est, de façon encore plus nette, celui de ce qu’il appelle « la technologie ». Son raisonnement évite la question du biface acheuléen, dont le cas est pourtant en soi une difficulté pour les modèles d’origination de l’espèce dans le langage, tant qu’on n’a pas montré que d’autres espèces étaient capables d’un équivalent (puisqu’il est l’œuvre des homo erectus, préhumains). Mais l’auteur conditionne l’existence d’artefacts « plus élaborés » tels que les pointes atériennes (datées de la fin du Paléolithique moyen) au développement conceptuel. Pour les produire, « vous devez avoir une conception mentale des choses sur lesquelles vous travaillez et de ce que vous allez faire avec » [57] (204) ; « réflexion et organisation, à tour de rôle, requièrent que vous ne travailliez pas avec des objets physiques, mais avec vos idées de ces objets — des concepts autour desquels vous pouvez tourner dans votre esprit pour faire de nouveaux modèles et créer des choses merveilleuses et jamais produites auparavant » [58] (ibid.). Cette conception technologique est malheureusement beaucoup trop floue pour être utile. Comment y faire la part du projet (avec les précautions prises et les sacrifices acceptés pour obtenir satisfaction), du savoir-faire déterminant un mode d’emploi, du programme technique mis en œuvre, avec ses dispositifs et leur enchaînement, tenant compte des matériaux comme des tâches à effectuer pour parvenir à ses fins ? Voire du concept et donc du langage, mais qui est somme toute le moins nécessaire dans le cas présent ! (une aphasie sévère n’empêcherait pas de produire une pointe atérienne). Si les humains sont capables de prouesses techniques, c’est parce qu’ils ont justement une capacité d’un ordre différent de l’instrumentation animale. Bickerton le remarque avec justesse : ce n’est pas avec les « objets physiques » que l’humain travaille, d’une certaine manière ; pas plus que ce n’est le sens qui détermine ce qu’il dit. Une analyse abstraite est à l’œuvre dans la technique aussi, mais elle ne peut pour autant être résumée à « la pensée », sauf à n’être caractérisée que de façon trop floue, et à faire prendre le risque de voir sa cause dans la représentation [59].

Si l’humanité a connu un « développement » qui l’a fait aller « à l’encontre de tous les comportements qui avaient existé auparavant » [60], ce serait ainsi à cause de la représentation conceptuelle qu’elle s’en fait. Ce serait leur symbolisme et leur disponibilité continuelle qui permettraient aux humains de se « projeter » dans le passé, l’avenir, le potentiel — donc de se souvenir, raconter, envisager, planifier, imaginer. Mais ce caractère symbolique est alors lui-même orienté par la nécessité informative : « les unités du langage sont symboliques parce qu’elles sont destinées à transmettre de l’information. L’information peut être de l’ordre du passé, du présent, du futur, d’ici, de là ou de n’importe où » [61] (49). Ce serait donc de la possession d’une « information portative », en quelque sorte, que découlerait l’ensemble de ce que produit l’humain.

Que « la liberté par rapport à l’ici et maintenant » [62] (24) caractérise l’humain, c’est une thèse que nous partageons. Ecrire en revanche que « le langage est la clef de ce que signifie être humain, et sans comprendre comment le langage a évolué, nous ne pourrons jamais espérer nous expliquer ou nous comprendre » [63] (12) ne nous paraît pas tenable au vu des arguments précédents. Cette « prise de distance » par rapport au monde, qui ferait la différence avec les autres espèces, est plurielle. Elle concerne en effet tout autant la distance du mot à ce qu’il sert à désigner, la distance au devenir biologique qui permet justement à l’auteur d’écrire une histoire, parce qu’il la « vit », la distance par rapport au monde pulsionnel comme à celui de la matérialité. C’est ce que tente d’expliquer, à partir de ces cassures que constituent les pathologies psychiques, neurologiques comme psychiatriques, l’anthropologie clinique dont nous nous réclamons. Et si nous n’avons pas de meilleur scénario à proposer d’une origine, qu’en tant que personnes, nous ne pouvons sans doute faire autrement que de chercher, nous pensons que le champ de recherche ouvert par la reconsidération que nous faisons du concept de « langage » est immense, et qu’il ne peut que renouveler profondément les perspectives.

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Notes

[1Pour une synthèse récente en français, voir Hombert et Lenclud, 2014.

[2Gagnepain, 1982, 1991, 1994 ; Brackelaire, 1995 ; Jongen, 1993 ; Le Bot, 2010 ; Le Gall, 1998, notamment.

[3« Discontinuity exists, and that discontinuity is not limited to language — it extends to all aspects of the human mind. » Toutes les traductions sont de notre fait, sauf mention contraire.

[4En raison de la fréquence des renvois au texte de Bickerton, nous ne mentionnerons désormais que la page concernée.

[5Voir, dans ce numéro, l’article d’Hélène Bouchet et al., qui présente en détail ces recherches.

[6« We must look for the source of language not in the things apes do today, but in things our ancestors did that apes didn’t do. »

[7« It’s not the species that makes the niche ; it’s the niche that also makes the species. »

[8Odling-Smee J., Laland K. et Feldman M., 2003, Niche Construction : The Neglected Process in Evolution, Princeton University Press.

[9« From the perspective of niche construction theory, language could only be the logical result — maybe even the inevitable result — of some very specific choices our ancestors made and some very particular actions they performed. »

[10Un « proto-mot » en fait, puisqu’il n’en possédait pas toutes les caractéristiques (voir ci-dessous). Bickerton rechigne à employer ce néologisme ; d’où le choix qu’il fait de conserver « mot », au risque de l’ambiguïté.

[11« Language, more than anything else, is what makes us human. It appears that no communication system of equivalent power exists elsewhere in the animal kingdom. »

[12« Everything you do that makes you human, each one of the countless things you can do that other species can’t, depends crucially on language. Language is what makes us human. Maybe it’s the only thing that makes us human. » Ce qui n’est que superficiellement contradictoire avec son propos rapporté en première page, comme nous le verrons dans les pages qui suivent : s’il y estime que la spécificité humaine ne se réduit pas au langage, tous les autres aspects y demeurent inféodés, logiquement comme du point de vue évolutif.

[13« Ultimately we need more sophisticated theory of neurolinguistics, specified at computational level. »

[14« Language is conceived of as a suite of different, but inter-related mechanisms. »

[15« The many components of spoken language are shared variously among the many different clades of which we are part. » Un clade est, en classification biologique, un embranchement qui comprend à la fois une espèce et toutes celles qui en sont issues.

[16« Language is what determines the meaning of words and signs ans what combines them into meaningful wholes. »

[17La communication est renvoyée à deux choses différentes à la fois, qu’il ne cherche pas à concilier, voire, pour la deuxième, à comprendre (jugeant que cela n’entre pas dans son champ) : l’une « interne », le « système conceptuel/intentionnel », l’autre totalement externe, pour ne pas dire surimposée de l’extérieur à l’individu, « le social ».

[18« Language is what determines the meanings of words and signs and what combines them into meaningfull wholes. »

[19« The level of meaningfull utterances »

[20« If units couldn’t first combine on the basis of meaning, they’d never have gotten to where they could combine on structural basis. »

[21« They are meaningfull too, but only when attached to word stems. »

[22Un cri d’alerte ne se comprend, que dans la situation d’apparition d’un prédateur ; et il n’apporte forcément pas d’information nouvelle (sauf à considérer comme telle l’apparition du prédateur dont le cri est une conséquence), ce sans quoi les congénères ne sauraient qu’en faire (et il raterait son but).

[23« Symbolism was the Rubicon that had to be crossed for our ancestors to start becoming humans. »

[24« Iconicity (…) is the most probable road that our ancestors took into language. »

[25« Dead megabeast, food for the taking only a short march away. »

[26« From one word, language had to pull its adaptative weight, confer some kind of benefit. If not, then nobody would have bothered to invent anymore words. »

[27« Core of meaning ».

[28« Equivalent to common referential words ».

[29« Short and shapeless utterances ».

[30Cela pose également le problème de la différence des langues, sur laquelle la partie suivante revient.

[31« Information can be past, présent or future, here, there, or anywhere. »

[32« Unlike the best animal examples of putatively referential signals, most of the words of human language are not associated with specific functions (e.g. warning cries, food announcement) but can be linked to virtually any concept that humans can entertain. Such usages are often highly intricate and detached from the here and now. Even for the simpliest words, there is typically no straightforward word-thing relationship, if « thing » is to be understood in mind-independent terms »

[33« Words have little meaning until they’re combined with other words. »

[34« Syntax (…) may have become possible only because two million years of protolanguage use brought about significant changes in user’s brain. »

[35Voir à ce sujet l’article de Bouchet et al. dans ce numéro, ainsi que, par exemple, Lemasson et al., 2013.

[36« To know what you’re talking about, you have to predicate. »

[37Des mouvements des mains et du visage si l’on parle des langues signées.

[38Dans le séminaire « Vices de forme » du 7 décembre 1995, reproduit dans ce numéro, Gagnepain envisage une hypothèse alternative. Quelle que soit leurs différences, que nous invitons le lecteur à considérer, l’une comme l’autre s’opposent aux thèses que nous examinons dans cet article.

[39La capacité à enchâsser une construction grammaticale dans une autre de même type, un nombre potentiellement indéfini de fois.

[40« Indivisible chunks of sound. »

[41« There could not have been, as some seem to suppose, a series of changes in protolangage that brought it gradually closer to real language ; either an utterance is hierarchically structured or it isn’t. »

[42Expériences menées par I. Pepperberg sur les perroquets, et par R. Herrnstein sur les pigeons. Voir Bickerton, 196-198. Voir également Le Bot et al., 2012, qui analyse à nouveaux frais une série d’expériences réalisées avec un chien par Pilley et Reed. Notons, par ailleurs, que ce qu’il est coutume d’appeler « résolution de problèmes » ne concerne pas la seule représentation. Voir, à ce sujet, l’article de Jarry et al. dans ce numéro.

[43« In most contexts, old information is plain boring ».

[44« Novelty would be disruptive »

[45« Before typically human ways of thinking could grow, language itself had to grow. »

[46« (…) it is important to distinguish between questions concerning language as a communicative system and questions concerning the computations underlying this system (…). »

[47Ce qu’on peut estimer être un étonnant point aveugle de l’active réflexion politique de Chomsky, mais cela nous éloigne du sujet.

[48Ce qui rend très sujet à caution les comparaisons faites avec les insectes eusociaux, dont il n’est pas sûr qu’ils aient accès à ce second niveau, à en croire un travail mené par Anne De Keyser, Pascal Frantz et Pascal Mettens (1996).

[49Échange qui implique une réciprocité qui n’existe pas dans la nature. On peut estimer que Bickerton le perçoit lorsqu’il évoque le caractère manipulateur du cri animal (il a une action sur le congénère, mais sans que cela implique la reconnaissance d’un partenaire). L’animalité ne passe pas contrat, au contraire de l’humanité.

[50« No animal can use a predator alarm call to remind its fellows about the predator that appeared yesterday, or the predatorthat often hangs around the water hole. No chance of an advance warning, no reprise of what went wrong last time. Each utterance of an ACS unit is tied to whatever is going on the immediate vicinity right at the moment. »

[51Ce qui n’est pas contradictoire avec la mémoire.

[52« The biggest problem facing our ancestors as they ran in search of recruits was therefore that of getting those recruits act as a unit. They had somehow to convince members of the other subgroups that made up their band. »

[53Ce qui n’implique pas une absence de prise en compte du congénère auquel on s’adresse dans le cri animal, entrainant des différences d’émission. Voir l’article de Bouchet et al. dans ce numéro.

[54Avec situation initiale (animalité et charognage de bas niveau pour Bickerton ; protolangage pour Victorri, par exemple)/élément modificateur (construction de la niche du charognage de haut niveau et nécessité du recrutement ; mise en péril de la vie du groupe par la violence des conflits)/dénouement (apparition du protolangage ; du langage plein et entier).

[55« Nobody’s quicker than I to attribuate anything uniquely human to language. »

[56« Without language, those norms and expectations wouldn’t exist. » (159)

[57« You have to have concepts of the things you’re working on and what you’re going to do with them. »

[58« Forethought and planning in turn demand that you work not with physical objects but with your ideas of those objects — concepts you can move around in your mind to make new patterns and create marvelous and un precedented things. »

[59Voir Le Gall (1998).

[60« Language was an unforeseeable development whose properties ran counter to any behavior that had happened before. » (223)

[61« Language units are symbolic because they are designed to convey information. Information can be past, present, future, here, there or anywhere. »

[62« Freedom from here and now ».

[63« Language is the key to what it means to be human, and without understanding how language evolved, we can never hope to explain or understand ourselves. »


Pour citer l'article :

Patrice Gaborieau, Laurence Beaud, « La question de l’origine du langage, ou l’arbre qui cache la forêt »in Tétralogiques, N°21, Existe-t-il un seuil de l’humain ?.

URL : http://www.tetralogiques.fr/spip.php?article38


Tétralogiques,
N°21, Existe-t-il un seuil de l’humain ?

Table

Existe-t-il un seuil de l’humain ? Identité et différence de l’animal humain et de l’animal non-humain : entre équivalence et irréductibilité

Compléments

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