Patrice Gaborieau

LIRL ; EA 2241, LAS, Sciences du langage, Rennes 2. Université Européenne de Bretagne. patrice.gaborieau chez univ-rennes2.fr

Introduction : un monde à faire


Article au format html

Les pages qui suivent s’intéressent à ce qui se produit quand on monte un escalier, fabrique une enveloppe à partir d’une feuille de papier, observe l’emballage d’une boîte de médicaments, ou à ce que signifie avoir recours à des objets de fortune. Toutes choses relevant d’un arte povera, en quelque sorte, et dont l’idée qu’elles puissent susciter la moindre interrogation scientifique aurait longtemps suscité l’incrédulité. Considérer que les capacités techniques humaines relèvent de caractéristiques de l’espèce aussi déterminantes que — disons — celles qui nous permettent de parler continue d’ailleurs d’aller à l’encontre des traditions intellectuelles les plus répandues. En accepter l’hypothèse, ce n’en est pas moins, souvent, avoir encore à lutter contre ce que les savoirs antérieurs qui nous animent opposent de résistance à une telle idée.

Certes, l’époque est bien pourvue en artéfacts des plus complexes, de même qu’en réflexion à leur sujet. Certes, la paléontologie a accoutumé à ce que la découverte d’outils sur un site de fouille soit un critère décisif de son attribution à des représentants de l’espèce humaine (Leakey, 1980, par exemple). Mais à bien y réfléchir, les artéfacts n’y sont au fond qu’une occasion. Aussitôt découverts, les voilà renvoyés à la nature à laquelle ils doivent du reste l’exceptionnelle durabilité qui leur a permis de parvenir jusqu’au paléontologue. Ils valent en effet moins en eux-mêmes que comme témoignage, essentiel mais presque fortuit, de capacités plus générales de planification de l’action, dont la main n’est qu’un des truchements possibles, et qui ne sont guère dégagés de l’idée de coopération et de transmission par un « langage articulé ».

Cette prétention à la spécificité humaine de l’outillage n’en est que plus aisément battue en brèche par l’éthologie depuis plusieurs décennies déjà : les observations abondent, en forêt tropicale, de grands singes ramassant des pierres de plusieurs kilos pour s’en servir au cassage des noix du panda oleosa, ou de tiges préalablement effeuillées pour aller à la pêche aux termites et aux fourmis dans les profondeurs de leur habitation — quand ce n’est pas d’outils pour produire d’autres outils (McGrew, 1992 ; Boesch et Boesch-Achermann, 2000). Cette conception qui ne voit entre les espèces que des différences de degrés — analogues ou non à ceux d’un escalier — est bien dans l’air du temps. Mais le naturalisme biologisant qui la sous-tend n’a pas ren­contré de véritables adversaires : les travaux, peu nombreux, qui, au cours du siècle passé, se sont penchés sur « l’objet technique » pour y chercher une spécificité sont allés in fine dans le même sens. Que ce soit pour estimer que, dès lors qu’on s’intéresse aux moyens par lesquels l’homme a utilisé la nature, c’est d’elle qu’il faut partir (Leroi-Gourhan, 1971), ou pour juger que l’objet technique est plus parfait à mesure qu’il est plus près de l’autonomie du fonctionnement des objets naturels (Simondon, 1969).

Dans tous les cas, c’est la positivité du « manifeste » qui se trouve mise en avant ; la partie émergée de l’iceberg, où « l’outil », s’il n’est pas matière, analysable selon les catégories d’une physique, ou satisfac­tion de besoins biologiques, ne peut être compris que dans le cadre d’usages sociaux et de leur évolution (Leroi-Gourhan, 1973) : l’alternative est familière à la pensée occidentale.

On entend bien que la science ne peut se passer d’observation, ni d’une expérimentation qui permette d’évaluer ses hypothèses. Mais où se trouve l’assurance que penser la technique, c’est d’abord penser les outils — les artéfacts et leur fonctionnement ? Si leur caractère tangible peut donner l’impression de partir d’une base solide, un tel raisonnement n’a-t-il pas plus à voir avec l’hypostase mythique qu’avec l’hypothèse scientifique ?

Ceci est connu, bien sûr, de la plupart des lecteurs de ces lignes. Le terrain a été défriché, il y a bientôt quarante ans, par Jean Gagnepain, Olivier Sabouraud et leurs collaborateurs (Gagnepain, 1982 ; Sabouraud, 1995). L’opération a donné lieu à la formulation des concepts qui modélisent la faculté technico-industrielle, autrement dit l’outil. Mais il s’en faut de beaucoup que ce terrain défriché ait été bien aplani encore — emprunt métaphorique à l’un des précurseurs en ce domaine, Jacques Laisis, qui fait remarquer que l’aplanissement du sol constitue une des premières manifestations, dans un lieu qu’ils occupent, de la capacité technique des humains. Nombreuses restent les questions qui se posent avec acuité, tant à propos de la définition même de l’objet et de ses modalités, qu’à celui de la méthode d’observation : l’expérimentation clinique, ainsi que la façon dont il faut comprendre ce qui s’y produit, continuent d’être au centre des enjeux scientifiques, les travaux qui suivent le montrent assez. L’observation des atechnies (Duval-Gombert et Guyard,1986 ; Le Gall, 1998) peut modifier encore beaucoup la compréhension que l’on a de l’outil, et du champ bien plus vaste que l’inventaire de l’outillage que recouvre le monde à faire — champ parfois surprenant, ainsi que le tendent à le montrer les travaux d’Attie Duval-Gombert et de Christine Le Gac-Prime.

L’article de Thomas Ewens se situe, lui, dans une perspective plus classique, et constitue à ce titre une nouvelle brève introduction à l’ergologie et à la théorie de la médiation de façon plus générale, dont il expose avec clarté le positionnement et les principales articulations. Publié une première fois en anglais aux Etats-Unis, où la littérature en cette matière demeure rare, il visait à combler ce manque auprès d’un public qui, par voie de conséquence, n’était pas constitué de spécialistes. Son plaidoyer, par ailleurs, pour un renouveau de l’enseignement artis­tique apparaît, à terme, comme un puissant moyen de changement des mentalités sur la question de la technique.

Les quatre autres articles réunis dans le présent dossier poursuivent les recherches qui visent notamment à délimiter – c’est la lecture que j’en ai fait en tout cas — ce qui regarde la faculté technique par rapport à ces deux obstacles, mentionnés ci-dessus, qui ont entravé la constitution de l’outil comme objet possible d’une science humaine, quelles que soient les raisons que l’histoire des sciences en fournirait :

La personne, qui investit technique et industrie en usages, et à laquelle se confrontent explicitement François Osiurak, Christophe Jarry et Didier Le Gall, grâce à l’observation clinique comparée d’atechnies et d’un cas de « démence sémantique », qui les conduit à formuler l’hypothèse que c’est bien plutôt là qu’il faut assigner l’opposition de l’improvisation et de la pérennité, que les débats associent la plupart du temps plutôt à une différence de type nature/culture.

La nature, qui concentre beaucoup des questions travaillées dans ces pages, de diverses manières. En quoi consiste-t-elle chez l’humain en effet, si elle n’est pas ce recours opportuniste à des expédients ? Elle ne peut être, déjà, la nature des physiciens, qui n’a de naturel, outre son nom, que dans ce à quoi elle tend, puisque le raisonnement qui la formule ne trouve sa source que dans les ouvrages (les artéfacts) qui y donnent accès, et donc la produisent comme réalité rationnelle et non naturelle. L’une des difficultés, pour le déterminer, me paraît être que deux types d’observation en sont proposés, qui ne sont pas aisément rapportables l’un à l’autre, et semblent donc – jusqu’à plus ample informé — modéliser deux secteurs dissemblables de la réalité.

D’un côté, on parle d’une des phases constitutives de la dialectique de l’outil – ce dont le processus part, pour le nier, et y tendre à nouveau sans pourtant l’atteindre. De l’autre, il est question de cette possibilité qu’aurait l’humain d’y avoir recours de façon alternative à la technique, ou pour en compléter les effets, et qu’on a coutume de nommer l’instrument : puisqu’il y a toujours la possibilité de ne pas se servir d’artéfacts pour agir — sachant qu’il n’est nullement question de réduire ceux-ci à l’attirail usuel du bricoleur et de la ménagère (l’exemple de l’aplanissement du sol proposé plus haut le suggère). Osiurak, Jarry et Le Gall développent les implications de ce point de vue, parallèlement à leur interrogation de l’usage des ouvrages.

Dans le premier cas, il s’agit avant tout, en revanche, de comprendre le rôle joué par une phase naturelle qui ne peut s’observer en tant que telle dans le processus s’il se déroule normalement — ce qui peut d’ailleurs amener à penser que la position précédente peut voir l’observateur rencontrer l’écueil de son propre fonctionnement. L’observation clinique des pathologies acquises reste, là, le recours majeur. Mais la créativité explicative résulte néanmoins de façons de procéder diverses, suivant les biais par lesquels le modèle de l’outil est abordé, comme selon les différences de pratiques professionnelles — les approches cliniques développées par Osiurak, Jarry et Le Gall, et par Duval-Gombert ou Le Gac-Prime ne sont à cet égard pas totalement convergentes.

Gilles Le Guennec, dont la réflexion côtoie les pratiques plasticiennes contemporaines, envisage, lui, le problème à partir d’un jeu sur le sens de l’adjectif « machinal » et d’un questionnement de l’idée de reproduction à l’identique d’un ouvrage. Il convoque alors, pour refor­muler ce que produisent les phases technique/industrie de la dialectique, le couple inattention/attention, auquel les aléas du réel naturel viennent faire barrage, jusqu’à cette éventualité où la nature reprend le dessus, lorsque, par rupture de dispositif et/ou d’utilité, elle fait échouer la pro­duction, et fait verser l’ouvrage du côté des déchets. Mais si l’attention vise la nature, et si Le Guennec argumente qu’elle prend à certains moments de jonction le pas sur le loisir de l’outil, cette idée s’allie mal avec le concept d’instrument tel qu’il a été évoqué auparavant.

Pour Le Gac-Prime comme Duval-Gombert, l’observation de patients atechniques — faite avec un recul qui s’éloigne de la pratique habituelle des tests, jugée donner trop de biais à l’explication, mais continuant de s’attacher à comprendre la cohérence du fonctionnement pathologique —, met en évidence que l’analyse procure à l’humain une assurance, qui n’est pas ici axiologique, mais un autre nom du loisir. Son absence plonge les malades dans des difficultés que cette perte même empêche d’alléguer à ce qui la cause, et les rend caractéristiquement méfiants, argumentent-elles l’une et l’autre, face à un univers d’où l’efficience a disparu et où, en un sens, tout est toujours à faire (ou à refaire). La nature qui s’observe ici, mise à nu par la pathologie seulement, est un monde incertain, dont la plasticité dialectique a disparu au profit d’une fusion avec la réalité : les malades, en quelque sorte, y « collent », et ne peuvent s’en détacher.

Toutes choses égales par ailleurs, la technique s’apparente alors bien à la capacité de planification tant supposée par les paléontologues que décrite par les éthologues, même s’il s’agit de ne pas se laisser mythiquement jouer par les mots. Mais c’est dans un sens renouvelé, parce que cette fois renvoyé à une faculté que l’on continuera de qualifier de supérieure, mais qui n’a à voir, cette fois, qu’avec la technique.

A nouveau, il apparaît difficile de dire, au point où en sont les recherches, si une telle conception de la nature est ou non compatible avec l’idée que les humains instrumentent aussi à l’occasion, ni si ces caractéristiques circonspectes que semblent mettre en évidence chez les patients Le Gac-Prime comme Duval-Gombert sont ou non liées de façon directe à une rupture produite par la pathologie, où le déficit (quoique produisant sa propre cohérence fonctionnelle) créerait une béance où la nature se donnerait à voir sous une forme particulière qui en serait en somme une conséquence. Cette nature-là, quoi qu’il en soit, ne ressemble guère à l’habileté animale, où les aptitudes biologiques apparaissent comme en complémentarité efficace, et d’une certaine manière suffisante, avec l’environnement dans lequel agir. Dans cette perspective où prime la discontinuité entre l’homme et ses proches parents biologiques, la perti­nence d’une observation de ceux-ci pour saisir ce qui se produit chez l’humain n’apparaît de ce fait pas si probante, par défaut d’un point d’appui suffisamment assuré pour effectuer la comparaison.

Les questions que les articles assemblés dans ce dossier invitent à débattre sont ainsi nombreuses – et celles mentionnées n’en représentent qu’une faible partie. De même, sur des sujets différents, les autres articles réunis dans cette livraison de Tétralogiques. Souhaitons que ses lecteurs soient nombreux, et que l’intérêt pour les thèses présentées les pousse à se lancer dans le débat !

Bibliographie

Boesch, C. et Boesch-Achermann, H., 2000, The Chimpanzees of the Taï Forest : Behavioural Ecology and Evolution, Oxford, Oxford University Press.
Duval-Gombert, A. et Guyard, H.,1986, « Du pied de la lettre au pied de nez »,Tétralogiques n°3, Rennes, P.U.R.
Gagnepain, J., 1982, Du Vouloir dire — I. Du Signe, de l’outil, Paris, Pergamon Press.
Le Gall, D., 1998, Des Apraxies aux atechnies, Bruxelles, De Boeck.
Leakey, R., 1980, The Making of Mankind, Londres, Book Club Associates.
Leroi-Gourhan, A., 1971, L’Homme et la matière, Paris, Albin Michel (ed. revue de 1943).
Leroi-Gourhan, A., 1973, Milieu et technique, Paris, Albin Michel (ed. revue de 1945).
McGrew, W. C., 1992, Chimpanzee Material Culture : Implications for Human Evolution, Cambridge, Cambridge University Press.
Sabouraud, O., 1995, Le Langage et ses maux, Paris, Odile Jacob.
Simondon, G., 1969, Du Mode d’existence des objets techniques, Paris, Montaigne.


Pour citer l'article

Patrice Gaborieau« Introduction : un monde à faire », in Tétralogiques, N°18, Faire, défaire, refaire le monde. Langage, technique, société (2010).

URL : http://www.tetralogiques.fr/spip.php?article106